Frédéric Ozanam, Lettre 0029. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Il confesse son désir de célébrité. Prééminence de la loi d’amour. Excuses pour n’avoir pas fait publier un ouvrage de Materne qui aurait pu scanda­liser de jeunes esprits.

Lyon, 19 avril 1831.

J’ai reçu, mon cher ami, ta bonne lettre de dimanche. Je connaissais déjà tes excuses et je te remercie de tes éloges un peu exagérés peut-être.

Mais ce dont je te sais bien plus de gré, c’est ta confidence amicale, car ce n’est point en nous louant réciproquement, mais en nous avouant nos défauts et en nous donnant l’un à l’autre d’excellents conseils que nous accomplirons le but d’une amitié que nous n’avons formée que pour arriver plus sûrement à la vertu.

Permets-moi néanmoins de te louer de la noble franchise avec laquelle tu conviens de tes fautes.

Et moi aussi, je dois te l’avouer, je suis malgré moi poursuivi du désir de faire du bruit : cette avidité immense de gloire vient comme un fantôme importun s’introduire dans toutes mes actions.

Et cependant je sais que cette gloire est vaine. Néanmoins cette passion a un empire sans bornes sur mon âme et je me crois encore bien plus coupable que toi sous ce rapport. Car du moins ne te vantes-tu pas toi-même. Mais moi…

Mais puisque tu veux bien me demander des avis, je te dirai ouver­tement ce que je pense. Philosophiquement et religieusement parlant, la seule règle à poser pour les actions humaines, la seule loi qui doive les gouverner, c’est la loi d’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, par-dessus toutes choses et le prochain comme toi-même », loi magnifique qui reconnaît trois principes des actions humaines, l’amour de Dieu infini, immense, sans bornes; l’amour du prochain, se rapportant à l’amour de Dieu; enfin l’amour de soi-même, subordonné aux deux autres.

(Et remarque bien que la loi ne prescrit pas l’amour de soi-même, parce qu’il est tellement inné qu’il a besoin d’être éclairé, d’être modéré et non d’être ordonné).

L’amour de moi-même sera la base de ma vie individuelle, l’amour de mes semblables sera la base de ma vie sociale, l’amour de Dieu planera au-dessus de l’une et de l’autre, comme le principe premier et la fin dernière de toutes mes œuvres, A et Ω.

Triade admirable, principe de vie, source de lumières, mère de toutes les actions généreuses : c’est cette charité qui fit les martyrs sur les chevalets et les héros sur les champs de bataille. C’est elle qui allume le feu sacré du patriotisme et la flamme encore plus belle de l’amour de l’Humanité.

O mon ami, que cette loi d’amour soit la nôtre et, foulant aux pieds la vaine gloire, notre cœur ne brûlera plus que pour Dieu, pour les hommes et pour le véritable bonheur. Alors nous serons d’excellents catholiques, d’excellents français, alors nous serons heureux.

Je m’empresse de satisfaire aux explications que tu me demandes sur la non insertion de ta pièce et ici je te parlerai avec toute ma franchise.

Ton travail était consciencieux, je n’en doute point; les faits que tu rapportais sont historiques, je ne l’ignore pas. Mais je t’avoue que j’ai craint que révéler à de jeunes esprits les abus des cérémonies religieuses, ce ne fût les exposer à en concevoir quelque mépris. Je sais qu’il ne faut point juger les choses d’après l’abus qui en a été fait. Mais tu connais la malignité de l’esprit des jeunes gens : ils saisiront avec empressement le charbon qu’on leur aura jeté et Dieu sait s’ils ne se brûleront pas les doigts. Par le tems qui court, on ne saurait trop cacher aux esprits faibles des faits qui pourraient les induire en erreur et, par respect pour la religion, on ne doit point dévoiler ouvertement les fautes de ses fils. Souviens-toi de la punition de Cham. Qu’avait-il fait? Il avait révélé la faute de son père et Dieu le châtie, mais Sem et Japhet furent bénis pour avoir jeté leur manteau sur le vieux Noë. J’espère donc que mon intention te paraîtra bonne et que tu excuseras au moins ma rigueur, si même tu ne l’approuves pas. D’ailleurs deux lignes de politique jointes à cela auraient pu compro­mettre notre pauvre petit journal qui va chez des gens de toutes opinions et même d’opinions fort intolérantes.

Moi aussi j’ai bien à m’excuser de mon aigreur dans la discussion.

Tu fondes sur moi des espérances pour ranimer ta ferveur religieuse, tu as trop bonne opinion de moi : j’ai besoin qu’on me ranime moi-même. Néanmoins si je te donne un conseil, c’est celui de te défier des hommes de ton parti politique qui, ne sachant pas comprendre l’accord du catho­licisme et de la liberté, réunissent tous leurs efforts pour abattre notre divine religion et mettre le protestantisme ou encore le déisme à sa place. Leur prétendue tolérance consiste à abattre les croix et à fusiller les fidèles à genoux aux pieds de leur Dieu; tout cela, disent-ils, pour exécuter le Concordat qu’ils violent à chaque instant. Honte à eux! ou plutôt puissent-ils revenir à de meilleurs sentimens.

Je t’envoie ci-incluse une lettre d’Huchard; le pauvre garçon! Son esprit et son cœur sont bien malades.

J’ai encore bien des choses à te dire; mais tu dois t’apercevoir à mon écriture que je suis très pressé : j’ai écrit la moitié de ceci au milieu des blasphèmes et des conversations infâmes de mes camarades d’étude. Si tu pouvais venir me trouver après-demain jeudi, à l’étude, sur les midi et demie, tu me ferais grand plaisir : nous nous dirions bien des choses qui nous pèsent à tous deux sur le cœur; en même tems, tu me rapporterais la lettre d’Huchard; si tu ne peux pas venir, envoie-la-moi, avant 10 heures du matin, s’il te plaît.

Ton ami pour toujours,

A.-F. OZANAM.

P. S. — Ménage ton esprit et exerce ton corps; médite bien certain para­graphe de la lettre d’Huchard sur ton compte : son opinion là-dessus est la mienne, je te l’aurais dit si tu m’eusses parlé de tes projets.

Original : Archives Laporte.

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