Frédéric Ozanam, Lettre 0028. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Regrets d’Ozanam, de voir son ami, malgré leur idéal commun, critiquer le clergé et défendre des théories républicaines.

[Samedi] 19 mars 1831.

Mon cher Materne,

Moi aussi j’ai lu avec émotion ta réponse si prompte, si amicale, et à présent une foule d’idées se pressent dans mon âme. Comment les exprimer, comment te dire ce que j’éprouve?

Loin de moi; bien loin de moi la folle présomption de marcher seul sur cette terre si aride, si difficile à traverser. Loin de moi l’idée de rompre une amitié qui m’a procuré tant de consolations, tant de plaisirs de l’âme.

Certes comme toi je me sens besoin d’un ami qui soit le confident de mes pensées, le dépositaire de mes affections, mon guide, mon appui, mon consolateur. Et je me dis : « Cet ami, j’ai cru l’avoir trouvé : une force invincible m’attirait vers mon bon Materne : j’ai cru avoir trouvé le compagnon de mes destinées! Me serais-je trompé? » Parole déchirante!

« Me serais-je trompé? Car il ne sent pas comme moi, il ne croit pas comme moi. Me serais-je trompé? O qu’il me serait douloureux de recon­naître une telle erreur! O non, je ne me suis pas trompé. Materne est bon, il aura pitié de moi. J’ai tant besoin de lui, peut-être aura-t-il besoin de moi.

« Hélas! il dit que ma religion soutiendra la sienne : faible soutien —si nous allions rouler tous les deux dans l’abyme! Car il n’aime pas les prêtres, et moi je les aime, et les prêtres m’ont dit de ne pas me lier avec leurs ennemis, le Seigneur défend de s’attacher de cœur à cœur à ceux qui ne le servent pas de cœur : et voilà ma conscience en présence de mon amitié! Pénible lutte! Qui sait cependant s’il ne changera pas de sentiments. Il est vertueux, il est religieux, mon ami! Il sentira que le mépris des ministres de la Religion (et certes ce mépris est un préjugé) retomberait tôt ou tard sur la Religion même et qu’il faut environner de respect et d’amour le [ministère] des prêtres, sinon leur personne! O si nous pouvions un jour croire, aimer, et sentir de même! Peut-être de longues journées passées à Paris à philosopher ensemble pourront nous amener aux mêmes idées! Pourtant si les siennes sont mauvaises, s’il me pervertissait? »

Voilà un peu de ce qui se passe dans mon âme, ô mon ami, et vois comme je souffre, vois comme l’aveu même que je t’en fais doit me coûter, mais je te devais cet aveu franc et sincère pour te faire connaître ma situation.

J’espère, je crains, j’espère, puis je me décourage et alors mon cœur est gros : je pleure comme un enfant. « Grand Dieu, n’aurai-je plus d’ami; n’en dois-je plus avoir? » Et je prie Dieu de me rendre mon ami, de me le rendre tel qu’il le veut, de bénir notre liaison, de nous environner de sa protection durant la route et de nous recevoir tous deux au terme du voyage.

Car moi j’ai un besoin immense de religion, et non seulement de christianisme, mais de catholicisme encore. Le Saint-Simonisme me dessèche avec ses pensées d’intérêt; le Protestantisme me fait mal avec ses divisions, son anarchie de croyances. Et où est le Catholicisme sans respect pour le clergé? Et cependant tu dis qu’il se flétrit et qu’il meurt tous les jours.

Je sens encor un amour ardent de la patrie, un grand besoin de la servir, mais la monarchie constitutionnelle sous un roi légitime me semble seule le salut de la France. J’entoure de respect et d’amour non pas Charles X qui s’est rendu coupable et que je me contente de plaindre, mais Henri V, l’enfant des rois, le Dieudonné, l’orphelin malheureux qu’un lâche gouvernement veut frapper de mort civile et de banissement perpétuel pour maintenir une usurpation (machiavélisme pur). La Répu­blique qui a fait périr sur ses échafauds plusieurs de mes parents malgré leur innocence m’apparaît comme un fantôme hideux qui s’approche, et le Gouvernement avec son hypocrisie, ses persécutions religieuses et politiques me déplaît beaucoup, quoique je le trouve encore préférable à l’anarchie. Lis l’histoire de Julien l’apostat et celle de Louis-Philippe, roi des Français, compare leur conduite vis-à-vis le Christianisme, et juge.

Cependant la Religion me défend de haïr les hommes et de juger leurs intentions. Elle ordonne d’honorer les princes. J’honore Louis-Philippe, et je ne le hais point. Je ne hais pas même les républicains, parce que eux aussi ont eu des vertus au milieu de leurs crimes.

Je suis loin de condamner les républicains de bonne foi de nos jours : ils peuvent se tromper, et moi aussi, car nous sommes hommes.

Néanmoins si le jour venait où deux étendards partageraient la France, je serais sous le blanc avec les souvenirs d’Henri IV et de Louis IX; et toi sous le drapeau tricolore avec les souvenirs de Mirabeau et de Napoléon : et peut-être nous reconnaîtrions-nous en croisant la bayonnette!

Pourtant nous aimons tous deux la France, la Liberté et l’Humanité. Contradictions étranges.

Veux-tu que je te les explique?

Faisons tous deux table rase de nos opinions : nous nous ressemblons parfaitement : tous deux jeunes hommes, tous deux pleins de droiture et en même tems d’enthousiasme, tous deux d’une sensibilité délicate, d’une imagination ardente, désireux de vérités et de beautés, la nature nous avait donné à tous deux des cœurs larges, des âmes grandes et géné­reuses. Je te parle dans toute ma fran[chise], nous étions faits pour nous rapprocher, être amis.

Mais la différence des conversations que nous avons entendues et des lectures que nous avons faites nous a jetés dans des voies différentes : à ma place tu eusses peut-être été ce que je suis; à ta place j’eusse peut-être été comme toi.

De là diversité d’opinions, de croyances et cependant besoin de s’aimer.

O mon ami, le mal est grand : où donc en est le remède? Que je serais heureux si nous pouvions nous rapprocher pour toujours! Hélas nous sommes bien malheureux tous deux à ce qu’il paraît, tous deux malades de la même fièvre. Si nous pouvions nous secourir!

Viens me voir si tu peux demain : je t’attendrai jusqu’à midi; si tu ne peux pas, réponds-moi par lettre.

Aie toujours soin de brûler celle-ci, j’en ferai autant pour la tienne si tu le désires.

Adieu. Ce n’est pas pour toujours. Je suis bien souffrant — la procédure me dessèche. Je ne vois presque personne.

J’ai voulu relire ma lettre, les larmes me sont venues aux yeux.

Ton ami à toujours :

A.-F. OZANAM.

[Au crayon, de la main d’Ozanam]. Je t’attends demain de midi à 1 heure ou le soir à 5 heures. Le matin jusqu’à midi je serai absent.

Original : Archives Laporte.

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