Frédéric Ozanam, Lettre 0022. A Ernest Falconnet

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Récit de l’envoi d’une pétition pour le maintien de M. Noirot au Collège de Lyon. Réflexions sur la précarité du nouveau régime.

Lyon, 19 septembre 1830.

Mon cher camarade,

Tu te plains sans doute de ma négligence et de ma paresse. Cependant il se pourrait que tu eusses tort. J’ai été extrêmement occupé depuis 10 ou douze jours. Le départ de ma tante, la copie qu’il m’a fallu faire pour elle de 7 ou 8 cents vers de mes œuvres, une lettre à M. Durr, une pétition au ministre de l’Instruction publique à dresser et à faire signer par 50 ou 60 personnes, tout cela n’est pas petite affaire pour un lourdaud comme moi.

Je vois d’ici ta petite curiosité se mettre en train d’aller à la découverte sur le compte de la pétition susdite. Je pourrais te la donner à deviner en cent ou en mille, mais je ne veux pas copier Mme de Sévigné, comme le ferait en pareille circonstance quelqu’un que tu connais. Je te dirai tout simplement que M. Noirot craignant d’être changé, Materne a eu l’heureuse idée de dresser pétition pour sa conservation, que nous avons exécuté cette idée ensemble, que nous avions tourné la phrase le mieux possible, puis, après avoir monté et descendu bien des étages, fait et refait bien des pas, nous nous sommes trouvé avoir rassemblé 56 signatures, entre autres celles des deux fils du Préfet1, celles de M. Tissot2, de M. Péricaud3, de ton papa, des nôtres, de tes camarades Ber, Carrel, Chenaux, Bureau, Onofrio4, Pipon, etc… Puis la pétition bien et dûment pliée, bien recommandée est partie pour Paris où elle sera appuyée par un oncle de Materne employé au ministère, et … enfoncé. M. Noirot n’en sait et n’en saura pas un mot. Sa modestie se serait gendarmée contre une pareille démarche. Oh, l’excellent homme!

Le nombre des signatures eût été bien plus grand si la moitié des camarades n’avait pas été en vacances comme les Fortoul, les Huchard, les Balloffet, les Falconnet. Mais on dit que 56 signatures sont bien assez. Espérons.

Tu n’as pas bien compris le sens de ma dernière lettre, mon cher ami. Je ne t’ai pas posé des principes, mais des conjectures. Je ne t’ai pas même précisément manifesté des craintes mais des doutes et ces doutes je les conserve; car les hommes qui ont la vue longue (et M. Noirot en est un) découvrent déjà la fin de tout ceci. Il est bien certain que nous nous trouvons dans des circonstances précaires, en un mot que le gouver­nement actuel n’est point solidement établi, que c’est un gouvernement basé seulement sur un état de choses transitoire. Ouvre la nouvelle charte : qu’y trouves-tu? Quel est le principe sur lequel elle repose? Sur le droit divin de légitimité? Point du tout, puisqu’on ne le reconnaît plus, puisqu’on agit ouvertement contre, puisque dans tous les discours politiques on le traite de vieux préjugé. Sur la souveraineté du peuple et le droit d’élection libre? Encore moins, puisque Louis-Philippe et ses descendants a perpétuité sont imposés à nous et à nos descendants à perpétuité, sans que ceux-ci aient le droit de déposer ceux-là. Quel est donc le principe? Le voici, il y est en propres termes : considérant la nécessité des circonstances. C’est donc sur un fait, sur le fait de la nécessité, du Fatum qu’est fondé le gouvernement actuel; c’est sur le fait et non plus sur le droit; or, le fait est variable, relatif, particulier; le droit est éternel, absolu, immuable. Fonder un gouvernement sur un fait, c’est donc fonder un gouvernement d’un jour. Donc le gouvernement actuel, expression d’un fait relatif, contingent, est un gouvernement mal assis et on a déjà des preuves par la triple division qui subsiste dans l’Etat. Ceux qui soutiennent le droit divin de la souveraineté du peuple et ceux qui soutiennent le fait de la nécessité du Fatum. Or ceux-là sont les moins philosophes de tous, car nous ramener à l’empire du destin, de la force des choses, c’est nous ramener au temps où on élevait sur le pavois quand on en avait besoin pour aller combattre, sauf à s’en défaire quand il deviendrait tyran; aussi, tout ce qu’il y a de philosophes qui soutiennent le nouvel ordre de choses s’efforcent-ils de lui chercher un fondement dans le Droit, alléguant tantôt la souveraineté du peuple, tantôt l’illégitimité du duc de Bordeaux. Mais le fin mot est dans la charte et nos descendants sauront que lorsqu’on leur impose Louis-Philippe et sa race, c’était parce qu’on avait peur de quelque chose de pis! La peur, c’est vraiment une belle raison! Du reste, je crois que dans peu nous aurons une République et que de la République sortira quelque homme de génie qui saura saisir l’état des choses et nous ramener à la bonne voie. Voilà assez de politique.

Etudies-tu bien ta philosophie? Lis bien Bossuet et Descartes. Montes­quieu ne te convient pas encore. L’Esprit des Lois est trop fort pour toi, le reste est trop futile et trop dangereux. Bon courage, travaille toujours à notre œuvre. Souviens-toi que tu as à Lyon un bon camarade. Adieu.

Ton cousin : A.-F. OZANAM.

Nous n’allons pas à la campagne cette année : la saison est trop avancée. Bien mes respects à ta maman, mes amitiés à ta petite sœur.

Copie : Société de Saint-Vincent de Paul.

  1. Depuis le 7 août 1830, le préfet du Rhône était Jacques Paulze d’Ivoy, qui exerça ses fonctions jusqu’au 14 mai 1831.
  2. Antoine Péricaud (1782-1867), archéologue, bibliothécaire de la Ville de Lyon.
  3. Il s’agit peut-être de Claude-Joseph Tissot, avocat, puis philosophe, traducteur de Kant.
  4. J.-B. Onofrio (1814.1892) devint magistrat. Une notice lui a été consacrée en 1898 par M. Vachez.

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