Frédéric Ozanam, Lettre 0016. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Emulation réciproque dans le passé. Rôle de l’imagination dans son propre caractère.

Lyon, 12 juin 18301.

Mon cher ami,

Nos deux lettres se sont croisées; quand j’ai eu la tienne, il était trop tard pour pouvoir t’envoyer ton cahier. Mais le voici bien et dûment empaqueté.

Tu as peut-être trouvé ma lettre d’hier peu de ton goût. Que veux-tu? Je devais te dire ce que je pensais, mais maintenant que je te l’ai dit, je n’y reviendrai plus; nous ne parlerons plus de cela. Je songerai plutôt à me faire connaître de toi de plus en plus.

Tout ce que tu m’as dit hier de ta jalousie pour moi, tout cela est vrai de la mienne pour toi. Mais j’appellerai plutôt cela émulation que jalousie. Dès lors je t’aimais beaucoup, j’aurais voulu être premier et que tu fusses premier avec moi. Mais je ne voulais pas rester en arrière; il m’est même arrivé de désirer que tu fisses moins bien que moi!… Mais crois-moi, oublions ces torts réciproques pour nous aimer l’un l’autre tous les jours davantage. Plus d’émulation entre nous.

Et moi aussi, j’ai été quelquefois bien injustement jaloux de mon petit frère (mais jamais de mon frère aîné), et moi aussi j’ai été soupçonneux. J’ai eu contre tout le monde, même envers ceux que j’aimais, des soupçons abominables qui me faisaient tressaillir d’horreur, mais que ma malheureuse imagination poursuivait avec ardeur. Malheureux que je suis! Que de pensées non seulement voluptueuses, mais encore scélérates, criminelles, barbares, m’ont tourmenté autrefois et me tourmentent encore, quoique devenues plus rares. Mon imagination les saisit, les poursuit, puis je reviens à moi-même. Je frémis, je tressaille d’horreur! J’en ai eu de ces pensées contre mes parents, mes amis, toi-même. On me dit que ce ne sont que de violentes tentations, que mon consentement seul peut me rendre coupable et je ne sais pas bien si j’y ai jamais consenti. Je sais au contraire que depuis 8 ans qu’elles m’assiègent, je les ai presque toujours (si ce n’est toujours) repoussées avec horreur. Mais malheureu­sement mon imagination m’y tient arrêté malgré l’horreur que j’en conçois. Cependant elles commencent à passer. Oh! si tu savais comme ces pensées me font souffrir! Je ne sais aussi quel goût j’ai pour les histoires de massacres et mon imagination semble s’y complaire quoique mon cœur frémisse. Malheureux! je l’ai trop nourrie, cette imagination. J’ai nourri ma plus cruelle ennemie. Je lutte tout entier contre elle et que de fois je suis vaincu! Qu’il m’en coûte de te faire cette ouverture que j’avais oubliée. Que vais-je paraître à tes yeux?

Je ne terminerai pas cette lettre sans te dire que, comme toi, je suis sans cesse accablé des bienfaits de mes excellents parents, que mon père, mon bon père, assez à l’aise pour pouvoir se retirer d’un état très pénible et prendre un repos dont il a grand besoin, continue de travailler uniquement pour ses enfans. L’espace me manque pour en dire plus.

Adieu, mon cher ami; aime aussi, malgré ses grands défauts, ton ami

A.-F. OZANAM.

Original : Archives Laporte.

  1. Date suggérée par l’allusion à « ma lettre d’hier ».

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