Frédéric Ozanam, Lettre 0013. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Joie d’une amitié réciproque. Bienfaits d’une foi commune.

Lyon, ce 8 juin 1830, soir.

Mon cher ami,

Que de bien m’a fait ta lettre que je viens de recevoir. Que je suis content! Si tu savais comme il m’en a coûté pour t’écrire ma dernière lettre. Dieu! me disais-je, s’il va me trouver indigne de son amitié! Et j’avais envie de raturer quelque chose ou de recommencer la lettre et de ne pas tout dire d’abord, réservant le reste à une autre fois. Je tremblais en portant ma lettre chez toi, puis je me repentais de l’avoir envoyée. Je ne voyais point venir de réponse! Est-ce une déclaration de guerre? Une rupture formelle? Mon cœur palpite. Je lis les premières lignes et je suis heureux! Je suis heureux d’avoir tout dit, de n’avoir rien caché. Me voilà débarrassé d’un lourd fardeau. Je respire, mon ami, je suis content.

Mon ami! c’est à dater du .8 juin 1830 à six heures du soir que je puis le dire avec toute l’effusion du cœur. Oh! c’est bien vrai, je te désirais pour ami, je faisais des tentatives, j’explorais, je faisais comme maître Raton tirant les marrons du feu. Je me disais : « M’aime-t-il, se soucie-t-il de mon amitié? » J’espérais : aujourd’hui je suis, sûr. Oh! quam bonum et jucundum habitare fratres in unum1.

Nous nous aimerons toute notre vie et notre belle religion nous dit que nous nous aimerons encore au delà. Notre religion! J’ai besoin de te dire quelque chose de plus là-dessus. Je tiens à la religion par admiration, par raison, mais comme toi j’éprouve le manque de ferveur et de charité. J’en souffre beaucoup, mais mon sage directeur me rassure en me disant qu’à mon âge ces sortes de tentations sont fréquentes, continuelles, qu’elles disparaîtront quand je serai fait. Quand je serai fait. Quand donc viendra ce jour?

Comme à toi il m’arrive souvent de trouver à reprendre dans les sermons, etc., soit sous le point de vue politique, soit sous le point de vue scientifique, mais toujours je veille et je ne me permets pas trop de porter un jugement sur les autres, surtout sur les intentions. Je voudrais devenir enfant soumis de l’Eglise, je tâche d’imposer silence à des conjectures téméraires. J’espère réussir enfin.

Quant à mes devoirs de chrétien, je m’efforce de les remplir exactement, surtout la confession, précisément parce qu’elle me coûte plus. Tu ne saurais croire quelle peine c’est pour moi de me confesser2. Ma paresse gémit, mon orgueil gronde, mes scrupules se réveillent, je souffre. Puisse Dieu m’en tenir compte. Je voudrais retarder et plus je retarde, plus j’ai de peine. Ainsi je prends le meilleur remède qui est l’exactitude, et même la répétition plus fréquente d’un acte qui me pèse d’autant moins que j’ai moins à dire.

O! mon cher, nous avons tous les deux une lutte bien terrible à supporter; nous avons bien à souffrir; joignons nos forces, aidons-nous, encourageons-nous, ne nous flattons plus, disons-nous la vérité. Des conseils bien souvent, quelquefois des reproches, mais des reproches d’amis. Voyons ensemble s’il n’y aurait pas quelque moyen bien pratique de remédier aux maladies que nous éprouvons tous deux. Unissons-nous pour être bons chrétiens, une telle amitié ne pourra qu’être bénie d’en haut et un jour viendra où, presqu’au bout de la carrière, heureux voyageurs, nous nous féliciterons d’avoir traversé tous les écueils, nous nous réjouirons d’une, amitié qui aura fait notre bonheur terrestre et qui aura contribué à le faire même au delà.

Ecris-moi tes opinions politiques, littéraires, etc. Je t’écrirai les miennes. Je recevrai les tiennes avec plaisir, ne fussions-nous pas d’accord. Mais par le moyen d’une exposition bien nette, nous pourrons voir bientôt quel est le point litigieux et peut-être même finir par nous accorder. Vraiment je crois que nous sommes faits l’un pour l’autre! Ne craignons pas de nous dire toute la vérité. Je me repens bien de t’avoir quelquefois caché ce que je pensais pour pouvoir paraître d’accord avec toi.

Envoie-moi, je te prie, tes pièces de poésies, je les recevrai avec reconnaissance. Que fait l’opinion à l’amitié? La sphère de l’amitié est bien au-dessus d’elle.

Adieu, mon cher Materne. Ton ami pour toujours.

A.-F. OZANAM.

Je te promets de nouveau mes conseils, promettons-nous de ne jamais nous piquer de conseils réciproques, demandons-les comme de droit et recevons-les comme des bienfaits.

J’oubliais de te dire le matériel de ma biographie : né le 23 avril 1813, j’ai fait ma 1re communion le 11 mai 1826. Je deviens ton véritable ami 8 juin 1830. Je mourrai …

J’ai oublié de te dire que je suis souvent assez mélancolique par ma nature. Il y a des jours où je suis abattu, où j’ai besoin de pleurer sans savoir pourquoi. Mais ce sont des nuages qu’un ami dissipe bien vite.

Au dos : A Monsieur Monsieur A. Materne, à Lyon.
Original : Archives Laporte.

  1. En marge dans la première page on lit les lignes suivantes qui s’accordent avec le passage ci-dessus : « Des quatre personnes qui connaissent le fond de mon âme, tu en es une et tu y vois, sauf les circonstances particulières, tout aussi clair que mon confesseur. Eh bien! c’est dès ce jour que nous nous aimerons mieux, que nous nous aimerons tout à fait. »
  2. Ce qui suit jusqu’à « plus j’ai » est ajouté en marge.

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