Frédéric Ozanam, Lettre 0007. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Critique d’une ode adressée par Materne au « Tribunal de la République des Lettres ».

12 octobre 1829.

Procès-verbal de la séance tenue le 12 octobre 1829 par le tribunal de 1re instance de la république des lettres sur une ode adressée à lui par M. Louis Auguste.

Le 11 octobre 1829.

Reçu du sieur Louis-Auguste Materne, homme de lettres, demeurant à Lyon, rue des Capucines, n° 9, une requête par laquelle il met par devant nous en cause une ode de sa fabrique pour être jugée d’après les lois et règlements du Code de Poésie.

Le tribunal s’est rassemblé le 12 octobre 1829 pour prendre de la susdite ode et a été dressé procès-verbal de la séance ainsi qu’il suit :

1) Nous, membres du tribunal de première instance de la république des lettres, rassemblés sous la présidence de M. Asinus d’Onopolis, sur la requête du sieur Materne,

ouï le rapport qui nous a été fait de sa demande,

considérant son peu de lumières d’une part, et de l’autre l’importance de la pièce qui lui est adressée,

considérant les décisions des plus savants jurisconsultes latins, grecs, hurons et iroquois,

considérant les lois du second Zoroastre, et les Institutes de Justinien,

considérant l’article 163 du code de Poésie: Si quis criticus incapax de pœsi judicaverit, asinianis auribus donandus esto, le tribunal reconnaît son incompétence.

2) Vu néanmoins la confiance avec laquelle le Sieur Materne se soumet à la critique de ce tribunal incompétent, vu l’amitié qu’il témoigne au président Asinus d’Onopolis,

le tribunal consent à donner son jugement, non pas comme décisif et irrévocable, mais à titre de simple suffrage. En conséquence ont été proclamées les conclusions suivantes:

1re strophe.

Est-ce vous Calliope, ou bien vous, ô Thalie!

Ce début est tout lyrique. Seulement le tribunal voudrait voir retrancher l’exclamation ô qui lui semble superflue, mal placée.

Mais je ne veux chanter ni les bois d’Idalie.

La transition n’est-elle pas un peu brusque? Le tribunal croit que ce Mais qui arrive si vite après un mouvement d’enthousiasme, aurait dû se faire attendre un peu plus longtems. N’eût-il pas été peut-être un peu plus poétique de s’interroger soi-même et de dire :

Chanterai-je les bois, les Mirthes d’…
Dirai-je les bosquets qu’agite un doux zéphir?
Chanterai-je des dieux la sanglante colère?
Non … j’aime mieux chanter un père.

Aut hæc aut his similia. Après cela viendraient naturellement les deux autres strophes.

2e strophe.

Je dis dans le Latium la muse de Virgile.

Le tribunal croit devoir condamner ce vers à avoir un pied coupé, car il en [a] un de trop, puisque Latium est trissylabique : dans le Latium n’est-il pas un peu cheville.

Homère avant Virgile avait chanté d’Achille
La fougue impétueuse, etc. …

En bonne poésie on ne fait pas trop rimer le premier hémistiche avec le second. D’ailleurs on croit devoir observer que cette tournure : « avait chanté d’Achille » est un peu rude. Il eût fallu une épithète à Achille pour mettre l’article devant.

La fougue impétueuse. La fougue est bien toujours impétueuse. Cette épithète est un peu cheville. Généreuse serait peut-être meilleur.

3e strophe.

Ou bien même entonnant la trompette héroïque.

Ou bien même est quelque peu languissant. Ne pourrait-on pas mettre :

Que d’autres, entonnant la trompette héroïque, etc….
Que m’importe après tout?

Pourquoi après tout? Pour faire le vers sans doute, mais c’est un peu trop familier.

4e strophe.

Excellente, pleine de noblesse et d’harmonie. Seulement c’est à tort que l’auteur compte glorieux pour deux syllabes, comme latium. La quantité de ces mots n’est point arbitraire, elle doit se régler par l’usage.

J. B. Rousseau a dit : tel qu’un époux glorieux1.

On voudrait voir changer protège-moi qui, avec tutélaire, fait pléonasme. Ne pourrait-on pas substituer :

Descends, étends sur moi une main tutélaire.

5e strophe.

Elle paraît irréprochable.

6e strophe.

Des plus fraîches fleurs n’est pas bien harmonieux. Des plus belles fleurs irait peut-être mieux.

Faisons-lui de l’aimer un serment bien sincère.

Cette expression semble un peu triviale, rebattue.

7e strophe.

Ah! malheur à celui…

Bravo! voilà de l’enthousiasme réel. Mais malheureusement, poursuit la Cour, la chaleur de la composition a empêché le jeune auteur de voir que superflu ne rime pas avec toucher.

8e strophe.

Et ses soins dans mon cœur existeront toujours.

Existeront est un peu philosophique et un peu froid.

Du reste à peine la susdite ode a-t-elle été achevée que les applaudissements universels du tribunal ont éclaté. Il a admiré la piété, l’enthousiasme la sensibilité du jeune auteur et lui a décrété des remerciements solennels au nom de la République des Lettres. Il désire que cette pièce, corrigée, abrégée s’il se peut, soit donnée au public.

Fait en séance du 12 octobre 1829 par nous membres du tribunal de première instance ci-dessus mentionné.

Auritas Midas, Bardus Prudens, conseillers.
Asinus d’Onopolis, président.
Félix Scriba, greffier.

Original: Archives Laporte.

  1. Le texte exact de J. B. Rousseau est : Comme un époux glorieux (Ode II, tirée du Ps. XVIII, strophe 3.)

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