Frédéric Ozanam, Lettre 0006. A Auguste Materne

Francisco Javier Fernández ChentoLettres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1961 · La source : Lettres de Frédéric Ozanam. Lettres de jeunesse (1819-1840).
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Réponse aux critiques de Materne à propos d’un article sur la libération des esclaves par le christianisme

Cuires, 12 septembre 1829.

Mon cher ami1,

Maman vient de m’apporter de Lyon la lettre que tu as bien voulu m’écrire. Rien de plus étonné que moi à la réception d’une lettre de Materne. Je tremblais déjà qu’il ne te fût arrivé quelque accident, quelque malheur… J’ouvre ta lettre. Je lis et je suis agréablement surpris de n’y trouver que les bons conseils d’un bon ami. La seule chose qui m’a peiné, c’est de voir que tu prenais tant de détours pour me dire ce que tu pensais. Au fait, avocat.

J’en viens à la cause, elle est fort bien plaidée. Mais je suis fâché de n’être pas auprès de toi pour en causer de vive voix. Je te dirais que je pense comme toi qu’on pourrait peut-être mal interpréter mes intentions, que je crois cependant les avoir exprimées très clairement, puisque une des premières phrases contient ces mots: «Pleurons sur le malheur de nos frères opprimés, pleurons sur la cruauté de nos frères oppresseurs.»

De plus, j’ai bien remarqué, comme tu me l’as fait observer toi-même, l’esclavage intellectuel et moral réuni à l’esclavage corporel: c’est une des pensées dominantes de ma lettre. J’ai même ajouté que le christianisme, délivrant ces peuples de l’esclavage intellectuel et moral et leur donnant la liberté des enfants de Dieu, devait aussi les affranchir de la servitude corporelle.

Je me suis donc efforcé de montrer la propriété, sans en faire une autorité pour les barbares partisans de la traite des nègres, que j’ai comme toi en horreur.

Quant à l’objet de cette prophétie, je crois qu’on peut lui donner l’extension que je lui ai attribuée. Car, dit un grand auteur (je crois que c’est Newton), on doit juger des prophéties par l’événement. Or la prophétie annonçant un esclavage en termes généraux et l’esclavage étant général et complet dans la réalité, rien n’empêche, [ce] me semble, l’application que j’en ai faite. Mon assertion est fortifiée par cette observation que je te prie de vérifier, c’est que souvent les prédictions dans l’Ecriture s’appliquent également aux deux ordres de phénomènes physiques et intellectuels. Telle est celle de la ruine de Jérusalem et de la punition des Juifs. En même temps .qu’ils ont été chassés et dispersés, ils ont été frappés d’aveuglement, d’endurcissement. Il en est de même de cette autre prédiction de l’Ecriture: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front» qui s’applique à la nourriture de l’âme comme à celle du corps.

Voilà bien des mots inutiles, à ce moment tu as peut-être le dernier numéro de l’Abeille. Mon article2 y est ou n’y est pas inséré3. S’il y est, tu peux en juger sans tant de bavardage de ma part; s’il n’y est pas, tous mes raisonnements ne servent à rien et je me soumets volontiers au jugement des personnes éclairées qui dirigent le journal. Car, ainsi que tu me l’as exprimé, si cet article peut être contraire à la justice, aux bonnes mœurs, si l’on peut l’interpréter mal, j’aime cent fois mieux ne pas le voir imprimé. S’il en eût été tems [sic], je l’aurais retiré pour le relire avec toi. Mais maintenant, jacta est alea.

Permets-moi à présent de te dire que tu m’as bien fait rire en louant mon zèle pour la lecture de la Sainte Bible, en me parlant de ma réputation, de mes nombreux articles, en comparant ma lettre aux systèmes philosophiques les plus orthodoxes, etc… Nous ne sommes plus en rhétorique, à quoi bon tant de précautions oratoires pour parler à un ami? Ne sais-tu pas que lors même que tu me dirais des sottises, je les recevrais comme des preuves de ton amitié pour moi et de ton zèle pour la vérité? A plus forte raison quand tu me fais des observations si sages et si amicales. Disputare philosophorum est. Cicéron ne disputait-il pas avec Atticus? Si parva licet componere magnis.

Tu vois que nous sommes d’accord sur un point: le danger d’une fausse interprétation. Une courte conversation nous mettrait bientôt d’accord sur les autres. Je te remercie encore de tes bons conseils: une autre fois je serai plus circonspect. J’ai écrit cet article à la légère en une demi-heure, et le même jour je l’ai porté à M. Loiret. Désormais je relirai froidement les articles écrits dans un montent de chaleur et je laisserai passer la nuit entre la composition et la correction. En attendant, sois toujours persuadé que je recevrai tes avis avec la plus grande affection et que je tâcherai d’en profiter, qu’enfin je veux toujours être à jamais

ton fidèle ami.

A.-F. Ozanam.

Au dos: A Mr Monsieur L. Auguste Materne, à Collonges.
Original: Archives Laporte.

  1. Auguste Louis Materne, né à Lyon le 2 juin 1812, entra à l’Ecole Normale en 1832 et, après une carrière universitaire sans éclat, fut retraité en décembre 1869 comme censeur du Lycée de Versailles. Il a publié des traductions classiques d’auteurs latins, grecs et allemands. Son père était négociant à Lyon.
  2. L’article parut en août 1829 sous le titre: Lettre sur la Traite des Nègres. Cf. Galopin, n° 26.
  3. Voir la note au titre de cette lettre.

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