François-Régis Clet : prêtre de la Mission, martyr en Chine, 1748-1820 (10)

Francisco Javier Fernández ChentoFrançois-Régis CletLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: André Sylvestre, cm · Année de la première publication : 1998.
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IX – Les Années Terribles

Vie du Bienheureux François-Régis Clet : prêtre de la CongréUn commencement de persécution se dessina en 1811. Un prêtre chinois fut arrêté ; il portait sur lui des papiers détaillant les pouvoirs spirituels qui lui étaient conférés, pour certains districts, par son évêque le vicaire apostolique du Chan-Si. Les mandarins soupçonneux y virent un plan des Européens pour substituer aux Gouverneurs des villes, des hommes de leur choix. On affecta de voir là un vaste complot contre le pouvoir impérial. Le coupable est emprisonné. L’empereur Kia-King voulut renvoyer dans leur pays tous les missionnaires européens, sauf 3 membres du Tribunal des Mathématiques qui étaient des Lazaristes portugais. Les espagnols et les italiens missionnaires de la S. Congrégation de la Propagande quittèrent Pékin ; quant aux Lazaristes français ils protestèrent contre les calomnies et restèrent à leur poste. Ce début de persécution eut quelque contrecoup dans les provinces bien que, dans la plupart des provinces, les édits contre les missionnaires n’aient pas été affichés. Le P. Clet le dit lui-même dans une lettre au P. Song : « Le mandarin du Hien (ou sous-préfet) n’a jusqu’à présent point publié le décret impérial contre les pasteurs et leurs brebis. Ainsi chez nous tout va son train à l’ordinaire. On n’est toutefois pas sans crainte… »

En effet, un chrétien a été cruellement battu pour avoir refusé de renoncer à sa foi. On ne sait, dit le P. Clet, si l’argent pourra arrêter cette persécution, mais les chrétiens sont bien pauvres. Les choses finirent par s’apaiser.

Dans la correspondance de notre missionnaire, parmi les lettres qui nous ont été conservées, nous avons un trou de quatre ans. Il avait encore écrit le 28 décembre 1815 au P. Paul Song et la première lettre que nous ayons après celle-là est une lettre écrite à M. Lamiot à Pékin, en mars 1819.

M. Lamiot est alors supérieur des Lazaristes de Chine depuis la mort de M. Ghislain, en août 1812. Pendant ces quatre années la vie de la mission a continué. Le P. Clet est avec le P. Dumazel dont la santé est restée fragile. Celui-ci garde une ardeur missionnaire telle que le P. Clet a bien du mal à le modérer. Il dira plaisamment de lui « qu’il lui donnait plus de mal à le diriger que toute la province du Hou-kouang ». Au cours d’une tournée missionnaire, le P. Dumazel mourra atteint de la fièvre typhoïde, en décembre 1818, loin du P. Clet, mais assisté par le P. Song. Le service des divers districts missionnaires dont le P. Clet était le chef de mission, était assuré par des confrères chinois au nombre de sept, et dont le Père dit le plus grand bien, mais nous les avons déjà mentionné plus haut.

La grande persécution

Elle eut pour occasion un phénomène atmosphérique qui a jeté l’épouvante à la Cour de Pékin.  » Le 14 mai 1818, entre cinq et six heures du soir, des ténèbres épaisses se répandirent tout à coup sur la capitale et ses environs, elles furent accompagnées d’un vent violent du sud-est et de pluies abondantes Les ténèbres furent deux fois interrompues par des intervalles : le ciel devint rouge et l’atmosphère infecte. De fréquents coups de tonnerre ajoutèrent à l’horreur de ce spectacle, et l’air ne reprit sa sérénité qu’après trois tourmentes successives.  » (G. de Montgesty, p. 158) L’empereur effrayé consulte sans résultat des magiciens, des devins et des lettrés sur la cause de tels phénomènes et il publie le 25 mai le décret suivant :

 » Hier à 5h._ de l’après-midi, un vent violent s’est élevé du côté sud-est. Il était accompagné de pluie et causa des ténèbres si épaisses que, dans l’intérieur des maisons, avec des lampes allumées, les hommes avaient peine à se reconnaître les uns les autres. La frayeur causée par ce phénomène si étrange, ne nous a permis de prendre aucun repos la nuit suivante. Nous l’avons employée à examiner avec le plus grand soin pour quel motif le Ciel a voulu nous effrayer par un tel prodige, car selon la doctrine des Anciens, les ténèbres causées par le vent présagent communément quelque grand malheur, quelque fléau du Ciel.  »

L’empereur se demande s’il ne serait pas lui-même coupable de négligence dans le gouvernement de ses États, et demande à ses mandarins si eux-mêmes ne seraient pas coupables dans leur charge de négligences ou de malversations. L’Empereur fait lui-même la remarque que  » le vent ayant soufflé du sud-est, c’est un signe assez vraisemblable qu’il s’est commis de ce côté-là quelque grand crime que les mandarins, par négligence à s’acquitter de leurs devoirs, ont ignoré et qui allume le courroux du Ciel.  »

Comme on ne trouve pas de solution à ces questions, on accuse les chrétiens d’être cause de ces menaces du Ciel. Aussi les conseillers de l’Empereur sont d’avis qu’il faut relancer les poursuites contre les chrétiens et les missionnaires…

Une existence de proscrit

Les premières provinces où la persécution se ralluma furent le Hou-Kouang et le Setchouen. Dans cette dernière province quatre prêtres chinois, arrêtés vers la fin de 1818, furent condamnés à l’exil.

Au Hou-kouang, c’est le P. Chen qui fut arrêté près de Kou-Tching dans les débuts de 1819. Voici ce qu’écrit le P. Clet à M. Lamiot (Lettre n° 63) de mars 1819.

« Notre première croix est la mort de M. Dumazel, dans le Chang-Tsin-Hien qui a été assisté, dans ses derniers moments, par M. Song. Je pense que le Bon Dieu a voulu épargner à sa grande sensibilité le regret de voir la dévastation spirituelle et corporelle de nos chrétientés du Kou-Tching. Notre seconde croix est la capture de M. Chen. Il a été vendu par un nouveau Judas, 20.000 deniers, à quelques prétoriens et mauvais garnements dont la Chine abonde. Il a été conduit à Kou-Tching et de là envoyé à Ou-Tchang-Fou avec 15 ou 18 chrétiens pris à peu près dans le même temps. Son sort n’est pas encore défini. Voici l’origine de la persécution que nous venons d’essuyer et qui a commencé dès les premiers jours de la première lune de la présente année (fin janvier 1819) … Un Païen a brûlé sa maison et il en a accusé pour auteurs deux familles à mon instigation, il a de même accusé M. Ho et M. Ngaï. Ce dernier, dès les premiers jours, a fui sans mot dire, dans le Chang-Tsin-Hien. Cette absurde calomnie a pris créance au prétoire. La capture de M. Chen, quelques jours après, a envenimé l’affaire. Le mandarin civil a envoyé plus de 20 prétoriens à notre petite résidence un jour de dimanche. M. Ho était seul au logis, on l’a fait bien vite évader. Les prétoriens ont dévasté notre maison, brisé malles et buffets, ont pris tout ce qui leur a plu et s’en sont retournés. Cette persécution toutefois n’aurait pas eu de grandes conséquences si le mandarin civil se fût mêlé seul de cette affaire. Mais le mandarin militaire a voulu y prendre part, quoique ce ne fût pas une chose de sa compétence. Il a envoyé à diverses reprises 200 ou 300 soldats pour me chercher. Il a mis ma tête à prix et il a promis 5000 taëls et la décoration d’un bouton à celui qui me prendrait. L’avidité d’un gain si considérable a mis en activité les prétoriens, les soldats, les Hong-Quoei (secte secrète), les païens du voisinage et même quelques mauvais chrétiens, qui se sont mis à scruter les maisons, les chaumières, les grottes, les cavernes et tous les souterrains connus. Cette perquisition si scrupuleuse a duré presque un mois. »

Voilà donc notre pauvre missionnaire contraint de mener une vie de proscrit, obligé de fuir de cachette en cachette, dans la crainte continuelle d’être découvert et appréhendé. Il sait sa mission dévastée et ses confrères dispersés et en danger, eux aussi, d’être pris. Il continue à M. Lamiot le récit de ses aventures.

« M. Ho et moi avons parcouru je ne sais combien d’antres et de cavernes, qui n’étaient visités que lorsque nous en étions sortis pour aller dans un lieu plus sûr. Je ne puis pas ne pas admirer l’influence de la divine Providence qui, sans miracle, nous a fait équivalemment avertir de sortir au plus tôt d’une caverne souterraine , profonde de dix pieds, où on me croyait bien en sûreté. Il y avait onze jours que j’y habitais, lorsque au soleil couchant, mon compagnon d’ermitage grimpa jusqu’à un petit trou par où on pouvait voir sur la route. Dans cet instant il entendit un passant qui dit à haute voix : dans cette caverne il y a quelqu’un de caché car la pierre qui en bouche l’entrée est nette. Nous regardâmes cette parole comme un avis du ciel. Nous devions y demeurer encore un ou deux jours, mais dès que la nuit close fut venue, nous nous hâtâmes d’émigrer, et dès le lendemain matin la caverne fut visitée par un officier accompagné de deux païens. Délivrés par l’aimable Providence d’un péril si imminent, je l’en ai remerciée du mieux que j’ai pu et, plein de confiance en Dieu, j’ai employé sans crainte deux nuits pour sortir d’un pays où je ne pouvais plus demeurer sans témérité et je me suis embarqué pour me rendre dans le Honan, d’où j’ai l’honneur de vous écrire. »

Le P. Clet a donc erré de refuge en refuge pendant environ quatre mois, et enfin las de voir qu’il ne pouvait plus rien faire pour les chrétiens, sans risquer de se faire prendre et de les compromettre, il quitta nuitamment la région pour passer dans une province voisine où il pense être davantage en sûreté, et où il compte pouvoir se dévouer aux chrétiens de cette région.

Mais il ne peut s’empêcher de rappeler le désastre qui s’est abattu sur sa mission et sur ses chrétiens. « Les soldats envoyés dans nos montagnes se sont comportés en vrais brigands, dévastant les maisons, brisant les meubles, et volant poules, cochons et tout ce qu’on n’avait pas pu soustraire à leur rapine. Arrêtant tous les hommes qu’ils rencontraient, ils les dépouillaient de leurs habits et ils les renvoyaient… Nous avons à peu près tout perdu. Nous n’avons fui qu’avec les habits que nous avions sur le corps. Ma malle de messe a été prise et celle de M. Chen ; nos livres chinois ont presque tous été portés au prétoire… »

Au moment de ces événements le P. Clet a déjà plus de 71 ans. Pour un homme de cet âge, mener une vie de proscrit toujours sur le qui vive dut être une épreuve harassante. Il avait le désir bien compréhensible de retrouver un peu de tranquillité. Avant son départ pour la Chine après le pillage de St. Lazare, le 13 juillet 1789, le P. Clet avait mené pendant quelques semaines une vie errante, et il avait appris qu’au cours des années suivantes, de nombreux prêtres en France avaient mené cette vie de prêtres réfractaires , se déplaçant de nuit, ou sous des déguisements, assurant secrètement un ministère auprès des fidèles, et errant de cachette en cachette, sans cesse dans la crainte d’être découverts et saisis. Ce fut le cas de M. Jacques Perboyre, l’oncle de Jean-Gabriel, caché dans le diocèse de Cahors.

Le P. Clet se trouvait alors en Chine dans une situation semblable. Dans une lettre au P. Lamiot, supérieur à Pékin de l’ensemble des missionnaires lazaristes, il décrit l’état de la mission et le sort de ses confrères. « La mort de M. Dumazel, la capture de M. Chen, le retour (à Pékin) de M. Ho, nous réduit à quatre, ce qui n’est pas trop pour le Hou-kouang. Pour moi, en attendant que je puisse retourner à nos montagnes de Kou-tching, je suis au Honan que j’administre. Ma santé se soutient malgré nos traverses et mon âge plus que septuagénaire… » (Lettre n° 63)

Il lui faut maintenant, dans le nouveau cadre où il se trouve, reprendre une vie normale, aussi il demande au P. Lamiot divers objets dont il a besoin et de l’argent dont il est tout à fait dépourvu. « Je ne désire rien des choses d’ici-bas qu’une bonne montre. De celles que vous nous envoyâtes il y a plus de deux ans, il n’y en avait qu’une de passable, les autres avançaient d’une et ensuite de deux heures par jour, ensuite toutes ont été saisies d’une fièvre intermittente qui les a conduites à la mort. Si vous avez donc quelque chose de bon en genre de montre, je vous prie de me l’envoyer, ensuite de l’argent et des pilules rouges. Mes députés vous exposeront nos misères dont il sont plus au fait que moi, et dont la fidélité est bien à l’épreuve. Ils n’ont pas peu souffert pour nous, surtout M. François qui a veillé jour et nuit à ma conservation et à celle de nos effets… Nous sommes plus que pauvres, puisque nous en sommes à l’emprunt… Si M. Chen est exilé au loin, il faudra bien lui donner 100 taëls de viatique. Il faudra bien aussi donner du secours aux autres incarcérés qui auront probablement le même sort, surtout à 7 ou 8 qui ne souffrent qu’à cause de nous… Jusqu’à l’époque incertaine de leur départ pour l’exil, il faut bien les aider dans la prison… »

Soulignons la délicatesse du P. Clet qui pense particulièrement à ceux qui sont emprisonnés et qui souffrent à cause de leur attachement à leur foi et aussi à leur missionnaire.

Il demande enfin au P. Lamiot de lui faire renouveler auprès de l’évêque les pouvoirs de confirmer et de donner des dispenses de disparité de culte pour les mariages entre chrétiens et païens. Il va reprendre son rôle de missionnaire dans le secteur où il a trouvé refuge, mais ce ne sera pas pour longtemps.

L’arrestation

C’est de ce refuge du Honan qu’il écrit au P. Lamiot. Il a trouvé l’hospitalité dans une famille chrétienne de la région de Nan-Tchang-Fou, au village de Kin-Kia-Kang. Il s’y sent en sûreté au moins une sûreté relative. La famille qui l’héberge lui assure que chez elle il n’y a aucun danger. C’était trop de confiance. Il avait pensé un moment changer encore de cachette pour ne pas compromettre ses hôtes, et il aurait dû le faire, mais il y a renoncé. Il demeura au Honan dans ce refuge environ six mois, tout en assurant quelque ministère dans les environs.

Vers la fin de 1837, le P. Perboyre écrivait du Honan à M. Torrette procureur des missions à Macao :  » Je demeure ici avec M. Song et M. Pé dans la maison où M. Clet fut pris. Celui qui nous a donné cette résidence vit encore… Il fut l’inséparable compagnon de M. Clet dans les prisons du Honan et du Houpé…  » (Lettre de M. Perboyre, n° 90)

Un apostat auquel le P. Clet avait déjà reproché sa conduite scandaleuse avait voué aux missionnaires une rancune inexpiable. Il avait déjà dénoncé aux mandarins et fait arrêter le P. Chen. Il a reçu une grosse récompense ce qui l’encourage dans son acharnement. Il en veut au P. Clet qui est pour lui un reproche vivant. Il sait que la tête du missionnaire est mise à prix 1000 taëls, soit environ 7500 francs or. La haine et la soif du gain lui font entreprendre des recherches qui finissent par aboutir. Alors que personne, même parmi les païens, n’en veut au missionnaire et se garderait bien de le dénoncer, lui n’a pas ces scrupules et s’empresse d’aller faire part à la police du résultat de ses investigations.

Le P. Clet pressentait qu’il allait être bientôt arrêté. D’après le témoignage d’un chrétien qui avait vécu cette journée d’angoisse, le P. Perboyre écrivait en 1837 :  » Le jour même où il fut pris, avant que, dans tous les environs, on eut la moindre nouvelle des poursuites, il annonça à une personne qui vit encore, que ce jour-là les satellites viendraient le prendre, ce qui donna à penser à cette personne que le Seigneur avait sans doute envoyé son ange pour l’en avertir.  »

Et lors du procès de béatification en 1870, un autre témoin raconte :  » Un jour tandis qu’il disait la messe dans sa chapelle de Kou-tching, deux oiseaux vinrent voleter et gazouiller autour du sanctuaire où ils finirent par entrer. Après la messe le Père les saisit, puis après les avoir mis en cage, il dit aux assistants : Vous voyez l’image de ce qui doit m’arriver, je serai pris par les satellites comme moi-même je viens de prendre ces deux oiseaux.  » (Demimuid, p. 316 et note)

Enfin le matin même de son arrestation, notre missionnaire vît en songe un jeune homme vêtu de blanc. A deux reprises différentes, il l’appelle par son nom et lui dit « Les satellites approchent, lève-toi ! » et comme il ne s’éveillait pas, le jeune homme le saisit par le bras et l’entraîna hors de son lit en disant « Voilà les satellites et tu dors ! » C’était la suprême alerte. Il se leva aussitôt ne doutant plus que son ange gardien était venu l’avertir du péril. Ses hôtes lui fournirent en hâte des habits d’emprunt. Déguisé en marchand, une cruche d’huile à la main, il voulait chercher son salut dans la fuite. Mais il est trop tard. La maison de ses hôtes est cernée par la police sous la conduite de ce traître odieux. Sans perdre un instant son sang froid, le P. Clet se présenta de lui-même aux soldats avec calme et sérénité. Reconnaissant le traître au milieu d’eux, il lui dit avec une douce indignation : « Mon ami ! Dans quel dessein êtes-vous venu ici ? Ah ! que j’ai pitié de vous ! » Pourquoi me plaindre et me pardonner ? Je n’en ai nul besoin, répondit le traître. Puis se tournant vers les satellites qui se demandaient comment finirait ce dialogue, il leur dit : C’est lui ! c’est lui ! Prenez le !

Les soldats se jetèrent sur lui avec brutalité et le frappèrent, puis ils lui passèrent des chaînes aux poignets, au cou et aux chevilles. Ils arrêtèrent aussi ses hôtes et pillèrent la maison ainsi que les maisons des chrétiens des environs, avec un tel acharnement qu’au dire du P. Clet, « il ne leur restera plus que les yeux pour pleurer ».

Ils l’entraînèrent ensuite à la ville voisine de Nan-yang-fou en poussant des cris pour ameuter les badauds. Le triste cortège traversa les principales rues et places de la ville, au milieu de gens surexcités, et arriva à la prison municipale.

Un long chemin de croix

Dès son arrestation va commencer pour notre missionnaire un long chemin de croix qui va durer de ce 16 juin 1819 jusqu’au jour de sa mort, 18 février 1820. L’arrestation avait eu lieu dans le petit village de Kin-Kia-Kang à environ 4 kilomètres de Nan-yang-fou.

St. Jean-Gabriel Perboyre qui, 18 ans plus tard, se trouvait dans les mêmes lieux, écrivait :  » Ce n’est pas sans émotion que j’entendais rappeler le souvenir du P. Clet par ceux qui m’accompagnaient ? C’est dans l’endroit même où je me trouve en ce moment qu’il a été pris, et nos plus proches voisins l’ont suivi dans toutes ses prisons. Pour mon compte je me félicite de travailler dans cette portion de la vigne du Seigneur qu’il a cultivée lui-même avec tant de zèle et de succès …  » (Lettre de M. Perboyre N° 90)

Le Père est d’abord conduit, ainsi que des chrétiens arrêtés en même temps que lui, à la ville voisine. Il y comparut devant le mandarin local qui le traita avec la dernière brutalité. Il lui fait administrer 30 soufflets avec une épaisse semelle de cuir, au point qu’il a le visage tout en sang, pendant qu’il le laisse à genoux sur des chaînes de fer. Mais le pauvre missionnaire trouva encore la force de dire au juge avec calme et autorité : « Mon frère, maintenant tu me juges, mais dans peu de temps, mon Seigneur te jugera lui-même. »

Le mandarin furieux de cette apostrophe, rétorqua :  » Eh bien, en attendant, je vais te faire donner quelque soufflets et je verrai comment ton Seigneur me punira !  » Le juge n’eut pas à attendre très longtemps, quelques mois plus tard, il fut destitué et, le jour même de la mort du P. Clet, il était lui-même condamné à mort et eut le corps scié en deux.

Le P. Clet était donc agenouillé devant le mandarin sur des chaînes de fer, les mains attachées derrière le dos. Sur un signe du juge, un soldat tenant en main une épaisse semelle de cuir, en administra à nouveau trente coups violents sur le visage du missionnaire. Aussi sa figure n’est bientôt plus qu’une plaie, ses joues sont déchirées et la sang découle sur ses vêtements, mais le patient n’émit aucune plainte.

Dix jours plus tard, toujours chargé de chaînes, il est expédié au chef-lieu de la province à Khaï-fong-fou à plus de 200 km. Il fut à nouveau interrogé sur ses activités, sur les lieux où il avait résidé, mais il se garda de compromettre ses confrères ou les chrétiens. Parlant de ses souffrances il dit lui même : « J’ai été honoré à diverses reprises d’une trentaine de soufflets et d’un agenouillement à nu pendant trois ou quatre heures sur des chaînes de fer… »

Revenu dans la prison, il lui arrivait de passer la nuit en prières à la grande admiration du geôlier qui fit la réflexion à un chrétien :  » Quel prodige voulait donc obtenir ce vieillard qui a veillé ainsi jusqu’au lever du jour ?  » L’internement à la prison de Khaï-fong-fou dura environ un mois, mais il fut très pénible pour le pauvre prisonnier. Il en décrit lui même dans une lettre à M. Richenet les incommodités. « Nous ne sommes pas sans quelques souffrances. Dès que la nuit arrive, grands et petits jours, il faut se coucher et mettre une de ses jambes dans une entrave jusqu’au lendemain. Cette entrave est formée de deux planches de deux pouces d’épais, que le geôlier réunit ensemble et ferme par un cadenas, après que chaque prisonnier ait mis une de ses jambes dans un trou formé en rond, d’où il ne peut sortir que le lendemain à l’heure d’ouverture du cadenas. Ce n’est pas la jambe entravée qui souffre, excepté du froid pour ceux qui ne sont pas nantis de bons bas, c’est l’autre jambe qu’on ne peut étendre à volonté, ce qui je vous avoue, est fort incommode. De plus une chaîne de fer nous liait tous sur notre chevet et nous empêchait de lever la tête, on pouvait seulement, avec bien des efforts, se tourner sur le côté ou sur le dos. » (Lettre n° 65)

Le séjour dans la prison de Khaï-fong-fou dura à peu près un mois.

Le transfert à Ou-tchang-fou

Lors d’un interrogatoire les mandarins apprirent que la résidence habituelle du P. Clet était dans le Hou-kouang, où s’étaient déroulées la plupart de ses activités. Ils décidèrent de le faire transférer au chef-lieu de cette province, Ou-tchang-fou, pour y être à nouveau interrogé et finalement jugé. La distance était considérable, environ 500 km. Le voyage dura vingt jours. Le prisonnier était comme les grands criminels enfermé dans une cage de bois, avec les fers aux pieds, les menottes aux mains et les chaînes au cou. On s’arrêtait le soir dans une prison. Lors de l’enquête pour le procès de béatification, un témoignage dit qu’on le vit arriver à Ou-tchang-fou,  » les vêtements couverts de sang, par suite des mauvais traitement subis en route et des soufflets reçus. Néanmoins son visage était gai, il avait le sourire sur les lèvres et ne laissait échapper aucune plainte.  »

Il était alors en bien piteux état ; il se décrit lui-même : « Mon séjour dans les prisons du Honan et ma longue route avaient fort altéré ma santé… J’étais alors dans un pauvre état, une grande maigreur, une longue barbe qui fourmillait de poux, une chemise assez malpropre sur une culotte de même calibre, tout cela annonçait un homme qui n’avait pas d’argent… » (Lettre n° 65)

Il devait être interné dans une prison où il aurait été seul dans une cellule, mais devant son état misérable, les geôliers ne voulurent pas le recevoir. Il tomba dans une autre prison où il trouva son confrère arrêté depuis plusieurs mois, le P. Chen, et un groupe de dix chrétiens.

Il écrit à M. Richenet : « Ce refus a été cause qu’on m’a conduit dans une prison voisine où j’ai eu la consolation de trouver M. Chen et dix bons chrétiens, réunis seuls dans une chambre où nous faisons sans gêne en commun les prières du matin et du soir et les fêtes, sans être inquiétés soit par les geôliers, soit par une multitude de païens prisonniers qui occupent d’autres chambres, qui donnent sur une vaste cour où chacun a la liberté de se promener depuis l’aurore jusqu’à la nuit. A cette vue, je vous avoue que je ne pus m’empêcher de verser des larmes de consolation et de joie en voyant le soin paternel du Bon Dieu à l’égard de son indigne serviteur et de ses enfants fidèles… Nous avons tous fait la confession, et M. Tcheng Antoine qui continue en secret la visite des chrétientés dans les lieux voisins de cette ville, ayant célébré la messe dans une maison peu éloignée, nous a apporté la sainte Communion à l’insu de tous nos cohabitants. » (Lettre n° 65)

L’implication du P. Lamiot dans le procès du P. Clet

A la mort de M. Ghislain, le supérieur à Pékin des Lazaristes de Chine, décédé le 12 août 1812, M. Lamiot lui avait succédé dans la fonction.

Or, en perquisitionnant dans la résidence du P. Clet, les sbires du mandarin ont découvert trois lettres du P. Lamiot au P. Clet. Le pauvre prisonnier ne peut nier leur authenticité. Le mandarin fit un rapport à la Cour impériale et M. Lamiot fut arrêté à la fin de juin 1819, alors qu’il était à la maison de campagne des missionnaires. Il passa d’abord quatre mois en prison à Pékin. Il devait être ensuite transféré à Ou-tchang-fou pour être confronté avec le P. Clet. Lorsque le P. Clet apprit cette fâcheuse conséquence, il fut dévoré de scrupules et s’imagina avoir été, par son imprudence, la cause de l’arrestation de M. Lamiot. Ce fut son tourment pendant plusieurs semaines. Il demanda pardon au P. Lamiot de l’avoir compromis. Le P. Lamiot dit lui-même que son arrestation était due à la dénonciation du traître qui avait déjà vendu le P. Chen et ensuite le P. Clet.

Dans une lettre à son frère, lazariste lui aussi, Principal du collège d’Aire sur la Lys, M. Lamiot raconte comment il fut mis en prison à Pékin à la suite de l’arrestation du P. Clet. Il avait correspondu avec le P. Clet et lui avait envoyé des secours en argent et en personnel. Pendant son séjour à la prison de Pékin il fut soumis à plusieurs interrogatoires, dont certains fort longs : l’un dura près de dix heures. Une confrontation avec le P. Clet étant estimée nécessaire, il fut expédié à Ou-tchang-fou et fit le voyage en grand appareil. Il décrit à son frère la caravane :  » Une grande charrette attelée de trois bœufs et de deux chevaux, conduite par deux charretiers, deux domestiques, et une mule de selle qui devait me servir quand je serais fatigué de la charrette, n’était qu’une partie de mon équipage. Le gouvernement me donnait en outre un soldat, un satellite, et une seconde charrette dans laquelle on devait mettre une partie de mon bagage… On me traita partout avec les égards qu’on accorde aux mandarins : partout je ne connus ni chaînes, ni prison. Je logeais dans toutes les auberges comme un simple voyageur… Nous eûmes à traverser des montagnes inaccessibles où je rencontrai des précipices et des abîmes qui surpassent l’imagination des poètes. Ce trajet ne fut rien en comparaison des pays fangeux que nous rencontrâmes à l’issue des montagnes. Il ne fut plus question de charrette ni de mule de selle. On m’offrit d’aller en litière, mais le sort des porteurs me fit frémir et je voulus payer de ma personne. Dans la boue jusqu’aux genoux, souvent j’y laissais ma chaussure. Tantôt je glissais, tantôt je tombais de tout mon long. Mon débile soldat venait à mon secours et souvent tombait lui-même ce qui me donnait la peine de le relever. Cependant à force de fatigues et de constance nous arrivâmes vers Noël à deux journées de Ou-tchang-fou.  » (La C.M. en Chine, t. II, p. 570-578)

Arrivant donc à deux jours de marche de Ou-tchang-fou, vers Noël 1819, le P. Lamiot écrit au P. Clet pour lui annoncer sa prochaine arrivée et pour s’entendre avec lui sur les réponses à faire devant les juges. Il en reçut une réponse qu’il résume en ces termes :  » Je reçus de M. Clet la lettre la plus touchante. Il me demandait pardon de l’avoir compromis et me déclara qu’il prendrait tout pour lui, parce que si je ne parvenais pas à sauver l’établissement de Pékin, tout y était perdu pour la religion. Il y joignait une série de questions supposées et de réponses que j’aurais dû y faire…  »

Mais il ne fut pas permis à M. Lamiot de voir le P. Clet avant leur comparution devant le tribunal. Le P. Lamiot fut logé non pas dans la prison, mais dans un hôtel.

Dans la lettre à son frère lazariste, le P. Lamiot décrit sa comparution devant le tribunal en compagnie des Pères Chen et Clet.

 » Le lendemain de notre arrivée, on me conduisit au tribunal où se trouvaient déjà M.M. Clet et Chen. Après nous avoir fait mettre à genoux tous les trois, on me demanda si je connaissais M. Clet. Je répondis le connaître, quoique sa figure fut si décomposée que je reconnaissais aucun de ses traits mais j’étais si convaincu que c’était lui qu’il ne m’était pas possible de le méconnaître.  »

Dans une lettre au P. Verbert, Vicaire général de la Congrégation de la Mission, le P. Lamiot donne d’autres détails sur cette rencontre avec le P. Clet au tribunal. Il ne l’avait pas revu depuis de nombreuses années, ce qui explique aussi qu’il ait eu du mal à le reconnaître.

 » La première fois que je parus en jugement avec M. Clet, je savais que c’était lui, mais je ne le reconnus pas, quoique aux autres entrevues, il m’ait paru absolument tel que je l’avais connu il y a trente ans. Seulement il avait la peau moins délicate, et un air un peu rustique qu’il n’avait pas autrefois, comme vous savez et qu’il a contracté en courant les montagnes. J’ai été frappé de la sagesse de ses réponses. Lorsqu’on me fit mettre à genoux à son côté, il se mit à pleurer … Comme on voulait frapper M. Chen, il s’écria : « Pourquoi le frapper ? je suis seul coupable ». Le mandarin lui réplique  » Vieille machine! (cette expression est en Chine une injure grossière), tu as corrompu trop de nos gens, l’Empereur veut ta vie !  » Il répondit : « Bien volontiers ! » J’admirai sa sensibilité extrême pour M. Chen et pour moi, son intrépidité pour le martyre, et sa présence d’esprit; ce qui me fit une impression qui ne s’effacera jamais de mon âme.  »

 » A la sortie du tribunal, dit encore M. Lamiot, j’eus un entretien de quelques instants avec un mandarin tartare que je connaissais. M.M. Clet et Chen se trouvèrent à côté de moi, je dis au P. Clet  » Bon courage !, je me recommande à vos prières. Comment vous portez vous ? Il me répondit en riant : « Je ne sais plus parler ni français, ni latin, ni chinois ! » M. Chen riait aussi. On m’aperçut et sur le champ nous fûmes séparés. Ce sont les derniers mots que nous pûmes nous dire.  »

Jugement du P. Clet sur le régime des prisons de Chine

Dans une lettre à M. Richenet, datée du 28 décembre 1819 (Lettre n° 65), le P. Clet émet une appréciation sur les prisons de Chine. Il peut en parler en connaissance de cause puisqu’il en a connu, dit-il, vingt sept.

M. Richenet, qui avait tenu la Procure des missions à Macao, était allé à Paris en 1815. Il y fut retenu comme Assistant du Supérieur général, et il continuait à s’intéresser à la mission de Chine.

Le P. Clet lui raconte d’abord les diverses étapes de sa captivité. « J’ai été pris au voisinage de Nan-yang-fou dans le Honan. De là, j’ai été traduit à la capitale dudit Honan, où après avoir été honoré à diverses reprises d’une trentaine de soufflets et d’un agenouillement à nu pendant trois ou quatre heures sur des chaînes de fer, j’ai été conduit à Ou-tchang-fou, par une route de vingt jours, les fers aux pieds, les menottes aux mains et les chaînes au col, n’ayant pour auberge que les prisons qui se rencontraient. L’intention du mandarin était de m’envoyer dans une prison où j’aurais été seul chrétien, et où j’aurais peut-être péri faute de secours, mon séjour dans la prison du Honan et ma longue route ayant fort altéré ma santé. Mais la bonne Providence a voulu que les geôliers de cette prison ne voulurent pas me recevoir. »

Le P. Clet avoue qu’il a été assez maltraité dans les prisons du Honan, mais il ne s’étend pas sur les mauvais traitements qu’il a subis, il se contente de noter : « J’ai trouvé dans le Honan des mandarins assez durs à mon égard… »

Le premier mandarin qui l’avait traité de façon si cruelle fut, peu après déposé, et accusé du crime de lèse majesté, exécuté ainsi que le lui avait prédit le P. Clet. Par contre le P. Clet fait l’éloge des mandarins du Houpé : « Les mandarins d’ici sont fort doux, ils ont compassion de nous et nous font asseoir lorsque l’audience est longue, et trois fois nous ont fait dîner, s’étant informés de nous si nous avions pris notre repas. Une fois s’étant enquis de nous si c’était jour d’abstinence, sur notre négative, ils nous ont fait donner de la viande… Je ne sais quel est l’état des prisons en France, vous pourrez en faire la comparaison avec les prisons de la capitale du Houpé. »

Il fait du séjour en prison une description presque idyllique. « Douze taëls ont fait tomber de notre col, de nos mains et de nos pieds, les chaînes les menottes et les entraves. Pour cela chaque prisonnier donne plus ou moins à raison de ses facultés. Dans la cour assez vaste il y a plusieurs potagers (sorte de foyer à braise) où chacun fait cuire son riz. On donne en bois combustible et en deniers suffisamment pour la coction de ce riz. Mais on ne donne ni huile ni sel, de façon que les très pauvres font une bien maigre chère. Mais la plupart ont de chez eux quelques deniers pour avoir de l’huile, du sel et des plantes potagères. Ceux qui sont plus riches vivent comme les familles honnêtes d’Europe. Pour nous nous vivons en commun. Nous avons un commissionnaire gagé qui va tous les jours au marché pour nous acheter ce dont nous avons besoin en plantes potagères, téou-fou (sorte de fromage de fèves), quelquefois viande, poisson, etc. Les chrétiens des lieux circonvoisins nous offrent assez souvent viande, poisson, fruits de divers genres, etc. Vous voyez par là que nous ne sommes pas beaucoup à plaindre. Mais nous ne sommes pas toutefois sans quelque souffrance. Dès que la nuit arrive, grands et petits jours, il faut se coucher et mettre une de ses jambes dans une entrave jusqu’à l’aurore du lendemain… »

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