François-Régis Clet : prêtre de la Mission, martyr en Chine, 1748-1820 (08)

Francisco Javier Fernández ChentoFrançois-Régis CletLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: André Sylvestre, cm · Année de la première publication : 1998.
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VII – La Vie de la Mission

Une existence marquée par la pauvreté

Vie du Bienheureux François-Régis Clet : prêtre de la CongréA travers sa correspondance avec le P. Song, nous avons pu remarquer l’extrême pauvreté dans laquelle se débat le missionnaire. Il ne se plaint pas, mais il déplore de ne pouvoir envoyer à ses confrères les secours dont ils auraient besoin. Il sollicite des supérieurs de Pékin quelques subsides, « car la famine qui s’est fait sentir nous a fort appauvris. Vous ne me demandez point d’argent et vous faites bien, car je n’en ai point à vous envoyer. Il ne me reste qu’environ dix huit taëls , dont il me faut distraire dix ou douze pour M. Chen qui part dans la plaine. A vue d’œil, dans quinze jours il ne restera aucune sapèque à la maison. »

Il écrit au P. Ghislain à Pékin, en août 1810 : « Cette année à cause de la sécheresse, point de riz, il faut presque tout acheter, tout est cher, voyez si vous êtes assez riche pour aider notre pauvreté. » (Lettre n° 50)

Il met l’assistance aux pauvres au premier rang de ses préoccupations, il ne renvoie jamais les mains vides les déshérités qui frappent à sa porte. En donnant l’autorisation au P. Song de recevoir des présents et de faire des aumônes, « autant que peut le souffrir notre vœu de pauvreté, et souvenez-vous des paroles de St. Paul qu’il vaut mieux donner que recevoir… »

Au P. Richenet il écrit : « J’ai oublié de vous dire que nous avons besoin d’argent, mais je pense que vous le sentez assez, car quoique nous soyons accusés de simonie, je crois pouvoir assurer qu’il y a peu d’endroits où l’on exerce le ministère plus gratuitement que chez nous… » (Lettre n° 52) et il ajoute pour expliquer le peu de ressources de sa chrétienté : « Nous n’avons sous notre dépendance aucun richard. Ici point de commerçants, ce qui par parenthèse me fait grand plaisir. (Il est piquant de le voir faire ces remarques, lui qui était fils d’un commerçant grenoblois.) En Chine plus que partout ailleurs, un marchand et un fripon sont presque synonymes. Nous n’avons à peu près que des cultivateurs dont les deux tiers ne peuvent joindre les deux bouts de l’année. Ainsi nous sommes bien plus dans le cas de donner que de recevoir… » (Lettre n° 52)

Sa pauvreté est manifeste dans les conditions dont il se contente comme logement. A plusieurs reprises il parle dans ses lettres de notre château de paille, il désigne par cette expression plaisante, sa résidence centrale à Tchai-Yuen-Kéou . C’est une modeste maison en pisé, au sol de terre battue et au toit de chaume ; l’église elle aussi est bâtie avec les mêmes matériaux.

Il a le souci de ses confrères

Il donne rendez-vous chaque année à tous ses confrères qui missionnent parfois au loin, pour qu’ils viennent passer quelques semaines ensemble dans son château de paille afin de mener un peu une vie de communauté et de se refaire corporellement et spirituellement. Ces rencontres entretenaient la ferveur des missionnaires et ravivait leur sentiment d’appartenir à une Communauté vivante et soucieuse de ses membres.

A la fin de ces semaines fraternelles passées au château de paille, chacun rejoignait son champ d’apostolat, dans le Hou-kouang et dans les provinces voisines Kiang-si, Kiangnan et les districts de la région.

Chef de mission, le P. Clet estime nécessaire de rappeler à tous ses collaborateurs un certain nombre de principes qui doivent inspirer leur action. Il le fait dans plusieurs  » Lettre circulaire « . Nous n’en avons malheureusement que deux. De la première datée du début de 1811 nous n’avons hélas que quelques fragments (Lettre n° 53)

Il recommande aux missionnaires patience et miséricorde envers les pécheurs au lieu de s’indigner contre eux : « Revêtons nous donc de tendresse et de miséricorde, de bonté, d’humilité et de patience, car nous devons nous qui sommes plus forts, soutenir la faiblesse des infirmes et ne pas nous complaire en nous-mêmes… »

Il les met en garde contre l’esprit de lucre dans l’administration des sacrements et l’accomplissement de leur ministère. « Que les richesses du salut, la sagesse, la science et la crainte de Dieu soient tout leur trésor… »

Il annonce enfin aux missionnaires que la Ste Vierge, sous le vocable de l’Immaculée Conception, est instituée par le St. Père comme patronne principale de la province du Hou-kouang.

La deuxième Circulaire que nous avons (Lettre n° 59) date du 10 avril 1813. Elle est écrite en latin, afin d’être bien comprise par tous, car certains ne saisissent pas toutes les nuances du français. Il invite d’abord ses confrères à l’union entre eux « afin que nous soyons tous d’accord et unanimes en ce qui regarde le gouvernement de nos brebis, et qu’elles ne forment ainsi qu’un seul troupeau, comme il n’y a qu’un seul Pasteur, Notre Seigneur Jésus-Christ. »

1° Il traite de l’instruction religieuse et demande pour cela que l’on fasse lire chaque dimanche ou fête d’obligation la 5ème partie du Catéchisme et que l’on rappelle ensuite les fêtes et les jeûnes de la semaine. De plus chaque mois deux catéchistes, un homme et une femme présideront aux examens de catéchisme auxquels sont soumis les enfants de sept à dix-sept ans.

2° Il rappelle l’obligation pour les chrétiens de faire tous leurs efforts pour baptiser les enfants de païens qui seraient en péril de mort. Deux chrétiens, un homme et une femme, en seront particulièrement chargés dans chaque district. Mais il faut aussi apprendre à chacun à administrer le baptême.

3° Dans les repas surtout les repas de mariage, subsiste la fâcheuse coutume de pousser les gens à boire plus que de raison, d’où il s’ensuit toutes sortes de désordres. Il faut absolument détourner les chrétiens de ces usages déplorables, qui sentent le paganisme.

4° Il existe des règlements pour la conduite de la vie dans diverses circonstances. Ils sont imprimés en chinois sur quatre feuillets. Il faudra en lire chaque dimanche la septième partie pour les rappeler opportunément aux fidèles, afin qu’ils s’y conforment.

Enfin les missionnaires devront être des exemples vivants pour leurs fidèles et entretenir en eux-mêmes la ferveur par la fidélité à leurs exercices de piété tels que l’oraison, l’examen, la lecture de l’Évangile et de livres de dévotion et la retraite.

La vénération à l’égard du P. Clet

Ce que le P. Clet recommande à ses confrères il en donne l’exemple lui-même, aussi tous l’ont en vénération, particulièrement le P. Song qui a eu plus que d’autres le temps d’éprouver la patience et la douceur de son supérieur.

Longtemps après sa mort on se souvenait encore dans les districts qu’il avait administré du saint Père Lieou, c’est le nom chinois du P. Clet. Un vieux chrétien dont on recueillit le témoignage en 1869, soit 49 ans après sa mort, disait au sujet de l’action du missionnaire.  » Notre district où régnaient des abus et des scandales a changé complètement de face à la suite d’une visite du P. Lieou. Par sa prudence et par son zèle il est parvenu à apaiser les querelles, les usages superstitieux ont été déracinés, et il a pu ramener au bercail les pécheurs les plus endurcis.  »

Le rayonnement du vieux missionnaire se répand même parmi les païens qui éprouvent envers lui une sorte de sentiment religieux. Ils lui attribuent un pouvoir extraordinaire auprès du Maître du Ciel. Ils s’adressent à lui dans leurs peines, ou bien lorsque le pays est désolé par quelque fléau, afin d’obtenir par ses prières la cessation de leurs maux.

En 1863 un missionnaire, le P. Salvan, recueillant des témoignages sur le P. Clet écrivait  » Notre vénérable martyr M. Clet jouissait de son vivant d’une telle réputation de sainteté que chrétiens et païens recouraient à lui dans les malheurs privés et publics. On raconte plusieurs merveilles, fruits de ses prières. Une fois entre autres au temps de la sécheresse, la population d’un hameau vint le prier d’obtenir de la pluie. Aussitôt il envoya les chrétiens dans l’oratoire commun et se renferma lui-même dans sa chambre. Il y resta au moins deux heures en prières, et lorsqu’il en sortit les yeux inondés de larmes, il dit aux chrétiens qui attendaient sa réponse : Vous en aurez trop … trop… Et en effet il survint une pluie si abondante que ce fut une inondation.  » (Lettre n° 50, note 3)

La vénération populaire l’entoure comme d’une auréole surnaturelle. On raconte qu’une fois alors qu’il revenait d’une expédition missionnaire dans une de ses chrétientés, une embuscade de quelques païens l’attendait en un endroit propice pour se saisir de lui, le dépouiller et le dévaliser. Ceux-ci furent épouvantés à la vue d’un phénomène extraordinaire. Ils virent le vieux missionnaire environné de lumière et élevé de deux palmes au dessus du sol. Revenus à eux ils lui demandèrent pardon de leur attitude et de leurs mauvaises intentions. Ce sont ces païens eux-mêmes qui racontèrent par la suite le fait à des chrétiens.

Une lettre de M. Lamiot qui connaissait bien le P. Clet dit à son sujet qu’on lui attribuait le don de lire dans les consciences, et même ce qui semble incroyable, de deviner les péchés que les chrétiens étaient sur le point de commettre. Cette vénération pour leur missionnaire fit qu’après sa mort, les chrétiens recueillirent avec une piété toute filiale les objets qui lui avaient appartenu et qu’ils considéraient comme des reliques.

Le Vicaire apostolique du Chansi, Mgr. De Madello l’avait en grande estime et disait de lui :  » Les œuvres admirables de M. Clet, sa prudence, son zèle pour le salut des âmes, n’ont pas besoin qu’un autre les exalte, ces qualités sont assez connues… Je proteste lui accorder toute mon estime. Plût à Dieu que j’eusse vingt missionnaires comme lui, toutes mes souffrances se changeraient en délices. Je dois ce témoignage à sa vertu…  » (Demimuid, Vie du Vénérable Clet, p. 292)

Plus de quinze ans après la mort de notre martyr, Jean-Gabriel Perboyre qui était sur les lieux mêmes où le P. Clet avait vécu et s’était dévoué, recueillait encore auprès de la population des témoignages d’admiration à l’égard du P. Clet qu’il considérait comme son modèle. Il avait suivi le même cheminement, bien qu’un peu plus rapide. Il avait été comme le P. Clet professeur dans un séminaire diocésain, puis directeur du noviciat et enfin missionnaire en Chine. A ses séminaristes auxquels il montrait l’habit que portait le P. Clet au moment de son martyre, Jean-Gabriel disait :  » Voici l’habit d’un martyr, voici l’habit de M. Clet, voici la corde avec laquelle il a été étranglé. Quel bonheur pour nous si nous avions un jour le même sort !… Quelle belle fin que celle de M. Clet ! Priez Dieu que je finisse comme lui.  »

Jean-Gabriel suivra sur les mêmes lieux de mission les exemples de sainteté héroïque et de dévouement du P. Clet. Comme lui, il sera trahi, arrêté, traîné de tribunal en tribunal, condamné à mort, et comme lui étranglé sur un gibet en forme de croix, au même lieu. Leurs tombes seront voisines au cimetière de la Montagne rouge en dehors des murs de la ville Ou-tchang-fou.

L’œuvre missionnaire du P. Clet a été pieusement continuée par ses confrères chinois, mais le véritable héritier de son action, de son esprit et de ses vertus a été Jean-Gabriel Perboyre. Leur souvenir commun, sur les lieux où ils ont successivement travaillé, est entouré de la même vénération, par les fidèles, selon le témoignage de Mgr. Dong, l’archevêque de Wuhan l’ancienne Ou-tchang-fou capitale de ce qui était alors le Hou-kouang

Relations du P. Clet avec les supérieurs de Pékin

Pour assurer le remplacement progressif des Jésuites, les premiers Lazaristes arrivèrent à Pékin le 29 avril 1785. Ils étaient trois M.M. Raux et Ghislain, et le frère Paris. M. Raux fut installé comme supérieur. Ils prirent possession de la paroisse du Pétang. La prudence et la bonté de M. Raux facilitèrent beaucoup la transition entre les ex-jésuites et les Lazaristes. M. Ghislain fut chargé par le P. Raux de former des futurs prêtres, et il s’y employa avec succès. Le séminaire qu’il dirigea et anima fournit aux Lazaristes d’excellentes vocations. Quinze d’entre eux arrivèrent au sacerdoce dans la Congrégation de la Mission et deux furent frères coadjuteurs. Arrivé en 1791 à Macao, le P. Clet, après quelques mois d’apprentissage du chinois, reçut du P. Raux son ordre de mission, pour la province du Kiang-si.

Il y travailla environ un an. Mais en 1792 M. Raux jugeant que la présence d’un missionnaire européen serait nécessaire dans la province voisine le Hou-kouang, y envoya le P. Clet, il devait y travailler avec plusieurs jeunes confrères chinois, car deux confrères français étaient hors course, M. Aubin emprisonné et M. Pesné mort prématurément, d’épuisement.

Nous n’avons qu’un embryon de lettre du P. Clet au P. Raux, lettre n° 11. Il dit au P. Raux sa volonté de demeurer ferme au milieu de ses chrétiens.

Malheureusement M. Raux mourut le 24 novembre 1801, d’une attaque d’apoplexie, regretté de tous et même des infidèles dit M. Ghislain et il ajoute  » Vraiment il avait toutes les vertus et les qualités qu’on peut désirer dans un missionnaire et dans un supérieur.  »

Selon les pouvoirs qu’il avait reçus du Père général, M. Raux nomma, pour lui succéder comme supérieur des missions lazaristes, M. Ghislain et celui-ci remplit ce rôle de supérieur des lazaristes de la Mission française de Chine jusqu’à sa mort, survenue en 1812. Mais il continua surtout à s’occuper de ses séminaristes chinois, tout en assurant des tournées missionnaires dans les chrétientés rurales de la région de Pékin.

Si nous n’avons qu’une lettre de M. Clet à M. Ghislain, Lettre n° 50, nous savons par des allusions dans d’autres lettres qu’ils étaient néanmoins en relations par des courriers. Écrivant à son collaborateur M. Song, le P. Clet se plaint plusieurs fois d’être sans nouvelles de M. Ghislain : « Si M. Ghislain continue à garder le silence à notre égard, il faudra nous résoudre à lui envoyer deux courriers dans la onzième ou douzième lune pour lui donner de nos nouvelles et lui demander un missionnaire et de l’argent, … » (Lettre n° 28)

C’était en novembre 1807. Quelques semaines plus tard il écrit encore au P. Song : « La mission a besoin d’argent. Il me parait bon que dans les premiers jours de la 11ème lune, nous envoyions des courriers à la capitale si, dans le cours de la 10ème lune, nous ne recevons aucune nouvelle de M. Ghislain. Voyez ce que vous en pensez. Si vous êtes de cet avis, je vous prie de m’en écrire… » (Lettre n°29)

Enfin dans une lettre du 14 avril 1809, (Lettre n° 39) le P. Clet annonce au P. Song qu’il a reçu des nouvelles de M. Ghislain qui lui envoie le frère Ouang pour être gardien et économe de la maison et qu’il est porteur d’un peu d’argent. Il est accompagné d’un laïc qui pourra aider à la mission car le P. Ghislain n’a pas trouvé de prêtre à envoyer en renfort … Rien de nouveau à Pékin : M. Ghislain n’est pas bien portant…

Dans une autre lettre au P. Song du 17 novembre 1809, le P. Clet dit avoir reçu des nouvelles de la capitale et il ajoute : « M.M. Ghislain et Lamiot qui n’ont pas le temps de vous écrire, me chargent de vous saluer amicalement de leur part. »

Dans la seule lettre que nous ayons du P. Clet à son supérieur M. Ghislain. (Lettre n° 50), le P. Clet détaille au P. Ghislain la répartition qu’il a faite de ses confrères dans les missions dont ils sont chargés. M. Chin ira au Kiang-si, M. Tchang est dans le Kiangnan, M. Ho entre Koutching et Hanyang et M. Dumazel restera sur place et formera 4 ou 5 élèves auxquels il fait faire du latin et ils seront envoyés ensuite à Pékin. M. Song est en mission depuis 2 ans dans le Chantsinghien… Le P. Clet profite de cette lettre pour demander à être déchargé du supériorat de la Mission. Il se plaint de la sécheresse qui va obliger à tout acheter.. Voyez si vous êtes assez riche pour aider notre pauvreté… Les relations du P. Clet avec le P. Ghislain ont l’air très cordiales, ce qui nous fait regretter de n’avoir point d’autres lettres.

A partir de 1794, M. Ghislain fut aidé dans son rôle de formateur de prêtres par M. Lamiot, qui lui succéda après sa mort, comme supérieur des lazaristes de Chine en 1812.

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