« …Un sanctuaire qui soit une source d’amour de Dieu et de la pauvre humanité, petite source, sans nul doute, mais elles sont si jolies, nos petites sources qui vont au lac du Bourget1, et si précieuses ». (Octobre 1919).
C’est toute une expérience spirituelle, traduite en mots cristallins par le Père Portal : une expérience de fraîcheur et de clarté, puisée à la source de la vie, la vie de tous les jours qui a un langage riche et insondable chez les simples.
Portal était de cette race des petites gens, croyant tout bonnement à la vie, ne se laissant jamais démonter et ne se prenant pas pour un phénix La vie est maîtresse de pensée, d’art et de culture parce qu’elle est la vie, parce qu’elle est insaisissable et jaillissante comme une source. Newman disait : « la vie, c’est à la fois rien et tout, et tout dans tout ».
Les Corbières
La Grande Guerre disperse les Normaliens et le patronage de Javel. Les visites se raréfient à la rue de Grenelle. Tout le monde est préoccupé par la poignante actualité. Pour répondre aux nécessités douloureuses du moment, Javel devient en partie un centre de réfugiés et bientôt prendra en charge un « orphelinat de guerre ». Avec Mme Gallice, le Père parcourt la province, et leur choix se fixe, à quelques kilomètres d’Aix-les-Bains, près de Pugny, sur les pentes du Mont R evard, au-dessus du lac du Bourget, à la propriété des Corbières. Les premières orphelines arrivent le 17 Février 1917. Elles sont logées dans une grande bâtisse — un hôtel de luxe inutilisé — presque entièrement cachée par des conifères gigantesques. En ce lieu, l’espace est ample, verdoyant, épanouissant. On y respire à pleins poumons. Cet «ermitage » convient à « une cure d’air spirituel».
Là, le Père s’enfonçait dans ses racines campagnardes. Du tourbillon de la vie parisienne, d’un temps dévoré et de déplacements fréquents, il s’arrachait pour reconstituer sa santé délabrée et se détendre l’esprit. Il rejoignait même les enfants pour leur raconter des histoires et participer à leurs jeux. « Son rire, d’une sonorité joyeuse et fine, était aussi séduisant que son regard était caressant et lumineux » (A. Gratieux).
En complément et tout proche de la Source des Deux-Reines, il prévoyait une chapelle, dont il étudiait minutieusement les plans, dédiée au Christ Rédempteur fondement de toute union, comme un « lieu » symbolique du rapprochement des chrétiens. Les Dames de l’Union, à travers leur service des pauvres, devraient être signe de l’Amour du Christ.
« Créer un lieu de prière à côté d’un lieu charitable, c’est réaliser l’idéal chrétien, la contemplation et l’action. Ce serait une source de vie spirituelle pour les membres de l’oeuvre et pour d’autres… »
Eglise jaillissante
Or cette « source » vitale est une fondation, un fondement, dans lequel l’abbé Portal a puisé pour lui-même et pour ses collaborateurs. Il vient s’y abreuver afin de rafraîchir sa certitude et son choix, en faveur de l’unité à poursuivre. C’est un pied-à-terre où il ressaisit ses activités et panse ses blessures. En même temps il objective l’appel qui l’anime, par un signalement, un « mémorial » d’Union. Les Corbières aspirent la remontée et entraînent la redescente d’une mission oecuménique, extraordinairement large (« En toi est la source de vie » Ps. 35 — « Sion, toutes mes sources sont en toi » Ps. 87).
Portal humblement considère le plan de Dieu, à la grandeur duquel il a ouvert son coeur. L’Eglise est à la fois vaste comme le monde et imperceptible comme un filet d’eau. Elle n’est pas une chose éclatante et bien agencée. Il lui suffit de donner naissance à une « source » de vie, de lumière, de relèvement, au milieu des hommes C’est autour de cette « source » qui est l’Evangile, que se trouve l’Unité à faire ou à reconstituer. C’est précisément auprès des pauvres et avec eux, que s’approfondit et se cherche l’Unité, car ils ont la priorité évangélique. Le Seigneur ne les a-t-il pas placés au centre de l’Evangile ? Ne manifestent-ils pas, ne sont-ils pas la directe lignée de l’Evangile, la pure tradition de l’Evangile ? « L’Eglise regarde… l’humanité qui souffre et qui pleure. Celle ci concerne l’Eglise, par droit évangélique » (Paul VI).
Les paroles, les gestes, les écrits de M. Portal se réfèrent à cette ecclésiologie glanée en partie au mouvement d’Oxford et au slavophilisme, et reprise dans la vie apostolique avec des jeunes intellectuels, les pauvres de Javel, tous les contacts innombrables et variés, dans la stimulation du laïcat missionnaire des Dames de l’Union et des normaliens. L’Evangile, la voix des Pères, l’expérience de
M. Vincent, sans oublier de St François d’Assise et de Ste Thérèse d’Avila, et peut-être le témoignage de Ch. de Foucauld en sont les bases fermes. Et il y a les interrogations de l’époque, de chaque jour de la vie, de tous les amis…2 de Lord Halifax. Toutes ces influences venues de la grâce, des études, des goûts, des circonstances ont façonné à la fois une forte stature et un organisme inachevé comme la vie qui est appelée à rejaillir ailleurs.
Le professeur de séminaire restait sur sa faim et sur sa soif devant un manuel de théologie. Il se mettait en quête de nouveaux aperçus, surtout à propos du traité de l’Eglise. Il préférait présenter la Campagne des Ordres Anglicans que de disserter sur des thèses froides et raides comme des icebergs3. C’était, à ses yeux, doctrine vivante. L’Eglise se manifestait continuellement en croissance dans l’humanité : Eglise de l’ensemencement et de la fermentation :
«L’Union, si jamais Dieu la permet, ne peut se produire brusquement : une préparation est nécessaire dans les différentes communions. Pourquoi ne travaillons-nous pas de toutes nos forces à préparer ce glorieux événement, en jetant une petite semence de-ci de-là, et laissant à Dieu le soin de la faire germer s’il le juge à propos?» (28 Nov. 1890).
« La lumière viendra peut-être un jour. En tout cas, que Notre- Seigneur bénisse nos efforts ! Que, par sa grâce, la petite semence jetée par l’amitié dans le champ de l’Eglise y produise des fruits d’union!» (12 janv. 1892).
Un oecuménisme sans présence aux pauvres, sans engagement concret de la Mission dans le monde, reste théorique, sans solides liens d’union4. On pèse chez Portal, la vigueur de ces perspectives, dans le service des hommes et plus particulièrement des pauvres, ce qui était pour lui service de Jésus-Christ. Nous sommes donc à la bonne « source » !
Notre soeur la mort
On comprend que M. Portal ait choisi comme dernière demeure cet endroit des Corbières, près de la « source » qu’il avait captée, source de renouvellement dans un monde déchiré autant par les violences fabriquant et écrasant les pauvres que par les querelles des confessions chrétiennes et les luttes d’influence envenimant les relations entre l’Eglise et la Société.
Portal, d’ailleurs, comme tous les hommes extraordinairement vivants, tenait à soigner sa mort, quoique sans coquetterie, pour mieux dire, à célébrer dans sa mort et par le tombeau, la vie vécue. Pourquoi le « repos » ne correspondrait-il pas au style et au projet de vie ? S’il a désiré dormir aux Corbières, il a souhaité mourir à Javel, au milieu des Pauvres. Chez lui, tout est humble et banal, mais « significatif », concret, vivant, et toujours simple et discret, à la manière d’un « signe ». Toute cette atmosphère, empreinte autant d’émotion que de réalisme, donne une prédication sur la mort. L’humour en fait même partie ! « Voilà qui n’est pas d’un pharisien ! ».
Voici un important fioretti, dans ce billet du 1e r Avril 1924, adressé à l’une des Dames de l’Union, dans la pure ligne franciscaine ; Portal y rapporte un trait de la vie finissante de François d’Assise : à Sainte-Marie-des-Anges où il s’est fait transporter, le Poverello demande à l’un de ses frères d’écrire à Dame Jacqueline pour qu’elle vienne le voir avant ,sa mort, et qu’elle apporte le nécessaire à l’ensevelissement et même les gâteries qu’elle avait l’habitude de lui donner quand il était malade. Portal s’exclame en commentant la scène : « Voilà qui n’est pas d’un pharisien ! » Et il ajoute : « Donc cela, et tout le passage, m’a ramené aux Corbières. Depuis les tout premiers temps de ma vocation, j’ai toujours eu horreur de notre Montparnasse (Caveau mortuaire des Lazaristes). Dame Jacqueline ferait ce qu’elle voudrait ; mais, moi, je voudrais reposer sur cette montagne que j’aime, près de mes enfants qui prieraient pour moi. »
« Je vous ferai remarquer que Saint François n’était pas triste, qu’il chantait tout le temps de ses derniers jours. Je ne chante pas, mais je ne suis pas triste en y pensant. Vous savez bien d’ailleurs que ces pensées ne sont pas d’aujourd’hui…»
Son corps demeura cependant un an dans le caveau de Montparnasse. Après l’inauguration de la chapelle des Corbières, Madame Gallice s’occupa du transfert dans la crypte où il repose. Elle-même, morte en 1932, devait y avoir aussi sa tombe.
En attendant, les derniers labeurs l’appellent, au milieu des pauvres. Déjà en 1907, il avait écrit : « Je voudrais mourir à Javel, près de la pauvreté et de la charité. Que Dieu nous donne avec l’intelligence du pauvre et des besoins de l’Eglise, l’énergie de les servir jusqu’à la fin, qu’il nous accorde de mourir les armes à la main ».
Encore l’accent est mis sur le lien entre service des pauvres et service de l’Eglise, lien unificateur d’une même mission, et toujours, selon St Vincent de Paul : « les armes à la main ». Une telle besogne ne pardonne pas l’inconstance, même si l’on a la conscience de laisser le chantier en plein rendement, en pleine vie.
Ce sens de la vie que la mort ne peut arrêter se remarque chez un autre lazariste, d’origine campagnarde, au visage bien particulier, Monsieur Pouget : « Qu’est-ce que sera cette vie nouvelle ? Je me demande si ce ne sera pas plutôt une vie qu’une vision, comme on nous dit. Car la vie est plus que la vision. Ainsi tenez, moi qui n’ai pas d’yeux, cela ne m’empêche pas de vivre ».
- Le lac du Bourget a été ennobli par la poésie de Lamartine et son aventure avec Julie Charles (Elvire) qui tenait elle-même à « confondre » le paysage avec le « souvenir », en « mémoire » de sa « propre image » Il est certain que pour l’abbé Portal les Corbières sont « inséparables » d’une pensée, d’une amitié, d’une prière, d’une vie, en somme d’une mystique.
- «Aimer le bon Dieu, le plus possible, malgré le refroidissement progressif du coeur, faire du bien aux âmes (oh beaucoup de bien) et puis cueillir sur la route quelques fleurs, c’est-à-dire quelques amis : n’est-ce pas là toute la vie, la vraie vie?» (Portal à L.H. 1890).
- «Naturellement j’ai pensé à vous, comme je le fais bien souvent, en particulier lorsque je trouve des citations ou des exposés de doctrine qui me frappent beaucoup plus maintenant qu’autrefois » (Portal à L.H. 1892). «J’ai l’impression que notre époque n’a pas une idée très juste de l’Eglise ; il faudrait tâcher de la lui rendre en rassemblant des textes dans l’Evangile, les Pères, etc…». (Lettre d’A. Martel à M. Rivard 1928).
- «C’est au coeur de la vie propre de chaque Eglise qu’il s’agit d’ceuvrer ; la réunion ne peut jaillir de l’extérieur, elle ne peut être l’effet que d’une nécessité éprouvée par la vie » (Mohler). Chez Khomiakov, on retrouve la même pensée.







