Fernand Portal (VII) Allons travailler en Russie

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Auteur: J. Bernard .
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Et si je ne me trompe, d’une manière très fructueuse… précise l’abbé Portal qui avait envisagé un voyage en Russie1, au gré de Birkbeck2. Il ne pouvait pas être partout et, face au monde « slave » encore plus indéchiffrable que « l’Angle », il se sentait à la fois attiré et dépourvu.

La position de Soloviev

Anatole Leroy-Beaulieu, l’auteur de l’Empire des Tsars, Henri borin et Eugène Tavernier, avaient révélé au Directeur du Séminaire Saint-Vincent la lumineuse figure de Soloviev. Ces trois hommes de lettres avaient même abrité et conseillé l’écrivain quand il composait La Russie et l’Eglise  Universelle. « On peut bien dire que c’est là un beau fruit de l’amitié » (Portal). Mais trop teinté d’occidentalisme et de romanisme, aux yeux des purs « slavophiles », celui dont le visage aurait pu « servir de modèle à un Christ d’icône » n’était pourtant pas à même de représenter authentiquement « la Sainte Russie »3. Sa position charnière leur semblait ambiguë. « Car l’Eglise n’est pas seulement l’enseignement, mais aussi la vie, et participer à une vie qui n’est pas la vôtre, comme habitude qui vient du début, n’est chose presque pas possible… En plus, sortir d’un milieu pour se transporter dans un autre équivaut presque à l’abnégation de toute possibilité d’influence sur le milieu rejeté, avec la pleine persuasion de n’en pouvoir acquérir aucune sur le milieu étranger dans lequel on veut entrer » (D. Khomiakov à l’abbé Gratieux).

Le rêve de l’abbé Morel

L’abbé Portal trouve dans l’abbé Morel un collaborateur privilégié. Fieffé voyageur4, celui-ci emprunte durant l’été 1902, sur les traces de son supérieur, les premières pistes de l’union qui mènent tout droit en Angleterre. Aux vacances de 1903, il est prêt pour aller en Russie. En 1904, il repart. Et en 1905, le 17 Mai, il entreprend son dernier périple; physiquement et mentalement épuisé, il mourra noyé dans l’étang de la propriété des Khomiakov, près de Toula. Il avait réussi à entrer en contact avec le général Kiréiev, slavophile impeccable, très lié aux Vieux-Catholiques5. La Revue Catholique des Eglises avait publié d’excellents articles sur la pensée d’Alexis Khomiakov. Cependant on sentait chez cet érudit mystique qu’était l’Abbé Morel, l’avidité de rencontres en profondeur et en même temps le désir d’atteindre les glaces polaires. Voulant tout saisir de l’immense Russie, l’insondable de la mentalité slave l’avait saisi de vertige6.

Ces slaves étranges

Gustave Morel disparu, une douloureuse tristesse s’appesantit sur le séminaire et chez les amis, jusqu’en Angleterre. Pour combler le vide, Fernand Portal a recours à un habitué du Cercle d’étude, un pétillant connaisseur des langues et des civilisations orientales, Joseph Wilbois, d’ascendance russe. Sous la forme de lettres adressées à son collègue, Jacques Chevalier, paraissent bientôt, de remarquables articles dans la Revue Catholique des Eglises, par la suite regroupés en un seul volume : l’Avenir religieux de l’Eglise Russe. Mais le talent ne crée pas la vocation ; Wilbois se case à l’Ecole Française de Moscou.

Pourtant le monde russe, et précisément les slavophiles, frappe à la porte de M. Portal : des figures étranges et attachantes, telles que ce noble Nicolas Nepluyev qui avait sacrifié sa destinée politique à la création d’une Conférence Ouvrière de l’Exaltation de la Croix qu’il voulait étendre en Russie et par l’Europe : son universalisme mûri dans le panchristisme orthodoxe aboutissait à une sorte de communisme fraternel. Nepluyev avait ramené auprès de ses compa­gnons la délicate « mémoire » d’un prêtre catholique français, si bien qu’ils ne pouvaient prier sans mettre sur leurs « diptyques » d’intercession, ce nom agréable à prononcer à la russe: « Abbat Portal… ».

Celui qui rapporte ce trait de « légende dorée » est l’Abbé Gratieux, ce « portalien » déterminé qui avait connu, au séminaire de Châlons, son maître. Mis, par lui, devant la responsabilité de continuer Morel et Wilbois, il inaugure sa première expédition russe, en 1907, à Vozdvijensk (Tchernigov) chez Nepluyev qui l’avait invité, lors d’une rencontre à Paris7. Il n’y avait plus qu’un pas à franchir pour se plonger en plein slavophilisme : les Khomiakov et les Samarine (Dmitri Khomiakov était le dépositaire de l’héritage spirituel de son père Alexis, et féodor Samarine, de son oncle Georges, disciple d’Alexis Khomiakov). L’Abbé Gratieux s’expatriait avec une fine disponibilité dans ce monde dont il était l’étranger:

«On se figure trop facilement en Occident, écrira-t-il, que ce n’est qu’une question de langues et de rites. Il y a au fond entre l’Occident et l’Orient, une différence radicale de « conception du monde »… L’Occident, formé par le droit romain et la philosophie dialectique, met volontiers l’accent sur le bien extérieur et l’organi­sation hiérarchique, l’Orient sent davantage, dans l’Eglise, l’union mystique de l’amour. Dm. Khomiakov ne méconnaissait pas la nécessité de l’ordre extérieur, il admettait volontiers que le monde russe avait besoin d’emprunter à l’Occident quelque chose de sa logique, de faire, comme il le disait, une bonne philosophie scolastique mais sans perdre son trésor propre, sa conception de la vie et de l’Eglise basée sur l’amour et la liberté intérieure, forme nécessaire de l’amour. Il était impossible, selon lui, de parler de réunion dans le sens de conquête, de domination imposée. Les esprits ne lui semblaient guère prêts pour jeter des plans d’union formelle. Il n’y avait pour l’instant qu’à abandonner toute prétention et laisser faire la vie8. Comme je voulais un jour marquer à quel point notre manière de voir se rapprochait sur d’importants problèmes : « Pourquoi, Monsieur l’Abbé, me dit-il, vouloir préciser ainsi ? ».

De purs orthodoxes

Ces gens, extrêmement mystiques, constituaient une société à part, peu reçue par leurs pairs intellectuels ou aristocrates. Point conservateurs et sans goûter les idées révolutionnaires de Tolstoï, ils tenaient au « régime communautaire, lequel… n’est autre chose qu’une tentative, plus ou moins parfaite, d’établir une jouissance de la terre durable et même héréditaire, tout en refusant de l’as­sujettir à une propriété absolue » (A. Khomiakov). Pas obligatoi­rement « occidentophobes » car tous possédaient « une sérieuse éducation européenne », ils préféraient Pascal à Voltaire. Ils sus­pectaient les slaves de Lithuanie et d’Ukraine, occidentalisés dans « l’uniatisme » avec Rome ; ils les accusaient de jouer un rôle politique, au profit de la Pologne, laquelle savait rejeter ces frères éloignés qui, bien que liés à Rome, n’avaient rien de latin.

Comme des prophètes, mais sans éclats de voix, ils désignaient les failles d’une société agonisante : le clergé, une caste impénétrable ; l’église, un univers figé ; la féodalité tsariste, un système de corrup­tion et de misère. Ces « patriotes suspects à force de patriotisme », cherchaient à reprendre la Russie, dans sa tradition slave. Ils révélaient un monde en train de s’écrouler et aspirant à une trans­formation apocalyptique9.

Samarine et surtout D. Khomiakov entreprirent un intéressant échange de lettres avec l’Abbé Gratieux, qui apprit à comprendre leur mentalité. « Dans ce milieu d’élite, on ne pouvait connaître toute la Russie, mais on prenait un contact profond et vivant avec ce qu’il y avait peut-être de meilleur dans l’Orthodoxie » (Gratieux). Tout au long d’une décennie, les contacts10 de voyage ou épistolaires furent étroits. La Revue Catholique parvenait jusqu’aux amis slaves qui grâce à ce sympathique journal », se documentaient plus amplement sur la Confrérie ouvrière de Nepluyev. D. Khomi­akov demandait à Gratieux d’amener avec lui à Rome, pour les Pâques 1908, l’Abbé Portal dont Birkbeck lui avait tant parlé et qu’il brûlait de rencontrer : « Nous irons ensemble voir le Saint- Père » pour parler de « modernisme » ajoutait-il avec humour. Il adressera à Gratieux le plus loyal compliment qu’un slavophile pouvait exprimer : « Vous me semblez avoir d’emblée pris la note juste : et votre grandissime mérite est d’avoir été le premier à la prendre… vos prédécesseurs se sont intéressés à ceux auxquels ils ont voulu se réunir, mais vous, vous avez commencé par les aimer ».

L’Abbé Portal et l’Abbé Gratieux communiaient aux tendances slavophiles. Cela ne les empêchait pas d’être à l’affût des Congrès des catholiques moraviens qui se déroulaient à Velehrad, la ville des apôtres slaves, Sts Cyrille et Méthode. La Revue catholique en publiait les principaux rapports. Et en 1909, l’abbé Gratieux y donnait une communication sur l’aspect moral de la théologie de Khomiakov. Dans ce Milieu, le catholicisme essayait de s’exprimer quoiqu’en latin, avec le langage de cet « amour mutuel pur et simple » qui, selon les Orientaux, constitue avant tout la nature de l’Église.

L’Abbé Portal était lié aux Assomptionnistes qui, à Kiev, à Odessa, à Vilna et à Moscou, maintenaient de bons dialogues avec des orthodoxes.

Il faudrait mentionner tant et tant de choses… En Serbie, on bénéficiera de l’appui d’un jeune moine, Dosithée Vassitch, futur évêque, qui resta longtemps en correspondance avec « ses bons amis de Paris » et écrivit dans la revue serbe Glasnik, des articles sur « la mission du P. Portal », sur « l’Abbé Morel ». En Tchécoslo­vaquie, on gardera la fidélité de l’Abbé Dvornik qui enseignera à l’Université de Prague et qui reconsidérera exactement les motifs du schisme entre Rome et Constantinople. Lui aussi était un assidu du bureau du P. Portal.

Puis il y eut la rayonnante figure du disciple accompli : Antoine Martel, qui n’eut pas le temps de donner tout son rendement à la cause de l’Union. A coup sûr, Morel et Martel, Birbeck, Nepluyev et Soloviev, disparus prématurément, rendaient compte du caractère crucifiant que la Russie portait en elle comme une vision à la fois douloureuse et glorieuse d’apocalypse11, débordante des plus chaudes mystiques de sainteté comme des insurrections les plus absolues.

  1. A cette époque, la Russie sort des vastes steppes. L’alliance franco-russe est signée en 1893 ; les accords anglo-russe suivront l’Entente Cordiale franco-anglaise de 1904. Les intellectuels russes sont pétris de culture occidentale au risque de se couper de leurs racines slaves. C’est en 1909 que les ballets de Diaghilev, se produisant à Paris, au Châtelet, révèlent une couleur et un rythme somptueux. Et c’est depuis que Melchior de Vogué a publié un essai sur le Roman Russe que les traductions de Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki… se répandent en France.
  2. Birkbeck avait ses entrées jusque dans la salle à manger impériale. N’avait-il pas conseillé la princesse Alice de Hesse, au cours de son passage de l’anglicanisme à l’orthodoxie, en vue de son mariage avec Nicolas II ? Il avait accompagné en Russie Mgr Creighton, l’évêque de Peterborough, puis l’archevêque d’York, Mgr Maclagan, tous deux, parmi les responsables hiérarchiques, les meilleurs appuis anglicans de l’abbé Portal.
  3. M. Portal jugeait trop superficiel le livre du P. d’Herbigny : Un Newman russe, Soloviev. L’attachement à Rome de celui qui vivait dans l’orbite « uniate » de Mgr Strossmayer et de Mgr Szeptyckii, ne l’empêchera jamais de rompre avec « la vraie et véritable Eglise orthodoxe » qui l’avait rejeté. Il fera appeler un prêtre orthodoxe, avant de mourir chez des amis, à quelques verstes de Moscou. La soeur de Soloviev, de passage à Paris, expliquera à M. Portal, cette attitude qui se rapportait à une foi de toujours, confessée avec ampleur : « Au Christ, être et centre de tous les êtres, proclamait Soloviev, doit corres­pondre l’Eglise, collectivité aspirant à l’Unité parfaite ».
  4. L’abbé Morel, ce doux inquiet, était d’une ouverture insatiable. Venu du grand séminaire de St-Dié pour étudier aux Carmes, de 1899 à 1901, il parcourt les universités allemandes pour s’informer de la critique historique et exégétique en usage. Ce brillant intellectuel connaissait aussi l’émerveillement qui se produit « lorsqu’à la place de considérations abstraites on a devant les yeux la réalité vivante ». Au cours de son voyage en Angleterre, il écrira : « Comme cela vous sort des abstractions de vivre avec Lord Halifax ! ».
  5. A propos des Vieux Catholiques, Dm. Khomiakov écrira à l’Abbé Gratieux : « J’aime bien que certaines personnes en Russie tiennent beaucoup à eux ; et il n’est pas impossible qu’ils seront appelés à jouer un certain rôle dans l’avenir des relations entre les deux mondes, si ce n’est entre les Eglises ; car ils me paraissent être complètement éloignés de l’idée de traiter l’Orient comme un champ de conquêtes. »
  6. Il est possible que l’abbé Morel recherchait une sorte de Lord Halifax idéal, à usage russe. Sa dernière lettre à l’abbé Portal reflète une certaine déception : « Mon séjour à Petersbourg a donné, je crois, les résultats que l’on pouvait raisonnablement espérer. Il n’a pas donné ceux que nous rêvons, je n’ai pas mis la main sur l’homme qu’il nous faudrait, et je me demande si l’état d’esprit que nous cherchons existe quelque part en Russie ». Il ressent l’emprise de la conjoncture politique, sur l’état d’esprit des gens. De là, il est amené à « se résigner à prendre patience quelque temps ».
  7. «Je vins à Paris pour rencontrer N. Nepluyev. Je lui fis visite à l’Hôtel Moderne. Pendant une heure, il me fit le récit de sa vocation, de son idéal, des principes qui le guidaient. Tout cela était à ses yeux beaucoup plus important que les réalisations matérielles de l’oeuvre, qui d’ailleurs étaient véritables et solides. Je revins chez le P. Portal ahuri comme il l’avait été lui-même… » (abbé Gratieux). Cette mentalité contemplative, Gratieux l’avait touchée du doigt quand, désirant sans recherche de polémique, se mettre sur un terrain historique, Nepluyev lui avait rétorqué : « L’histoire ne prouve rien ; il n’y a que l’amour qui compte».
  8. « Les Eglises, au fond, ne sont pas séparées pour des causes seulement dogmatiques ou disciplinaires ; elles se sont plutôt disjointes à la suite de cette même disjonction produite dans le domaine de la politique et de la culture civile par la différence fondamentale entre l’esprit occidental et l’esprit oriental… il n’est pas possible de se mettre au point de vue ecclésiastique du peuple désuni qu’après avoir approfondi son genre particulier par rapport au tout qui forme la vie culturelle de ce peuple, et qui réagit de façon sensible sur sa compréhension dans le domaine de la foi pratique… » « vraiment la vérité vivante, non de l’enseignement abstrait, doit consister en l’unité des deux principes : enseignement irréprochable (Orient), activité créatrice (Occident) ; et c’est pourquoi, sans céder un pas de terrain occupé, nous devons cher­cher dans l’amour mutuel le seul et unique élixir qui pourrait nous rendre un dans toute la grande portée de ce mot, d’une suavité si grande » (Lettres de Dm. Khomiakov à l’Abbé Gratieux).
  9. A propos de la guerre de 1914, Gratieux reçoit l’impression de ses amis : « une commotion si générale et si profonde, survenue sans motifs généralement compris par les masses, ne mettra-t-elle pas dans les esprits, des doutes sur l’efficacité des gouvernements actuels pour le bonheur des peuples, et ne sera-ce pas le socialisme… qui viendra s’installer sur les ruines d’un ordre de choses lequel n’a évidemment abouti à rien de bon ? Il est vrai qu’alors viendra le moment où notre foi pourra se produire dans toute sa grandeur. Seulement il faut se faire à l’idée que cette terrible lutte ne sera pas la fin des grandes luttes, mais peut-être leur prélude » (D. Khomiakov). « Les détails bons ou mauvais s’intermettent d’une façon tellement étrange que l’on ne peut mettre le bon à l’actif et le moins bon au passif, parce que tout cela est chaotique ; et du chaos peut sortir la terre ou rester le chaos, sans une grande Volonté qui donne au tout une direction telle ou autre Maintenant où chercher cette grande Volonté, quand nous vivons sans aucune volonté depuis 25 ans à peu près ? Il faut compter alors sur une volonté inconsciente, populaire disons, qui gît dans les entrailles du peuple et se manifestera. C’est au fond sur quoi nous comptons… » (F. Samarine).
  10. Durant l’été 1908, l’abbé Gratieux alla visiter, à deux reprises, le séminaire de Toula où il fut reçu très aimablement par le jeune recteur, l’archimandrite Alexis, lequel lui raconta ses déboires de directeur d’un établissement de 420 élèves, et dont la moitié des professeurs étaient peu consciencieux. Ce dernier devait devenir Patri­arche de Moscou. Sa béatitude Alexis mourut en 1971.
  11. « Ces pauvres hameaux, cette nature peu prodigue, c’est toi le cher pays des longues patiences, la patine du peuple russe ! Jamais l’orgueilleux regard de l’étranger n’a pu comprendre et pénétrer ce qui mystérieusement brille sous ton humble dénuement. Courbé sous le fardeau de la Croix, sous l’aspect méprisé d’un esclave, c’est le roi des Cieux qui t’a parcouru, mon pays, et qui t’a béni. » (Fédor Toutchev, t 1873).

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