Les prêtres étudiant à l’Institut Catholique se trouvent à l’étroit dans le Couvent des Carmes. L’immeuble du 88, rue Cherche-Midi, attenant par les jardins à la Maison-Mère des Lazaristes, loge le séminaire universitaire St-Vincent-de-Paul, prévu comme annexe. La direction en est confiée à M. Portal qui conférera à la maison par les méthodes exercées, l’organisation générale et les activités subsidiaires, une réelle autonomie. Comme à Cahors, à Châlons et à Nice et, d’une façon plus nette, le fils de Monsieur Vincent anime une chaleureuse communauté de prière et d’étude, branchée sur la vie intellectuelle, sociale et ecclésiale du monde contemporain1. Le rayonnement du séminaire excitera plusieurs fois les envies de la maison d’à -côté : les Carmes.
L’abbé Calvet, jeune agrégé, promu à un long professorat à l’Institut Catholique et à des recherches en littérature surtout sur la période classique, que l’abbé Portal avait connu à Cahors, prend soin de la section littéraire. Le supérieur reçoit un autre jeune auxiliaire pour les théologiens et les scientifiques : l’abbé Morel, un vosgien qui a passé six ans aux Carmes, à récolter doctorats et licences en tous genres : un puits de science, à la fois charmant et anxieux, autant agréable que distant, un être assez mystérieux.
Une autre anglo-romaine
Le goût du « large » reprend le prêtre de la Mission, l’explorateur d’Outre-Manche. Fondant son action dans la tradition vincentienne, il publie les Petites Annales de St Vincent de Paul2 (5i) qui, insensiblement, se transformeront, débordées par le sujet et prises par le virus, en Revue Catholique des Eglises dont le premier numéro sort le 25 Juin 1904. Dans la ligne originale de « l’Anglo-Romaine», la «Catholique des Eglises»3 constitue une création absolument unique : un visage de l’Eglise, un programme, un message inédits y apparaissent. Le « souci de toutes les églises », sans rien abandonner de l’Eglise des Anglais, s’étend avec prédilection à l’orthodoxie et particulièrement à la Russie : le fameux Morel est l’expert en études slaves, tandis que le philosophe Jacques Chevalier, élève de Boutroux et disciple de Bergson, se familiarise avec l’anglicanisme. Des auteurs slaves comme Ivan Stchoukine signent à côté d’anglais tels que Lacey. Les églises protestantes aussi se taillent dans la revue une part non négligeable.
A la naissance de la Revue, en quelque sorte, avaient présidé le bouillonnant clergé du séminaire et un dynamique cercle d’étude4 qu’y se tenait, chaque dimanche après-midi : trois réalités qui s’échangaient leur vitalité. Et l’abbé Portal évoluait dans ce vaste univers, tout à l’opposé d’un vase clos. Aux réunions dominicales, se côtoyaient au milieu des « petits abbés » quelquefois désemparés, catholiqùes, anglicans, orthodoxes et protestants, croyants et non-croyants, philosophes et théologiens, savants et académiciens… Les normaliens commençaient à s’approcher : J. Chevalier, J. Wilbois…
En 1905, le Cercle d’étude fonde une Société d’Etudes Religieuses dont le Comité Directeur est constitué par l’historien V. Giraud, le journaliste Tavernier et le philosophe Edouard Le Roy. Cette Société se divise en deux groupes : la section de l’Union des Eglises travaillant dans « un esprit de rapprochement et de paix e, et la section de philosophie religieuse où le fougueux Père Laberthonnière prend tellement d’ascendant qu’elle en deviendra son domaine réservé5. Portal se trouve donc en pleine mêlée moderniste : il répugne pourtant aux discussions métaphysiques pour lesquelles il n’a jamais eu de goût et préfère s’écarter des divergences complexes qu’elles occasionnent, pour se cantonner dans l’Union des Eglises.
La politique des temps nouveaux
Pacifiquement, la Revue aborde les problèmes cuisants de l’heure. L’abbé Hemmer, professeur d’histoire, l’un des grands amis de Portal, en est le spécialiste6. Devant les différentes attitudes des catholiques, partagés entre la résignation passive et la défense acharnée, face aux assauts anticléricaux du gouvernement, la Revue présente une position de présence, de dialogue et d’engagement : « la politique des temps nouveaux ». Lors de la Séparation, en 1905, l’abbé Portal ne cachera pas ses préférences7 pour un accommodement de la formule des associations cultuelles, fixée par le gouvernement, et que Rome refusera catégoriquement.
Monsieur Portal n’a rien des grands « abbés démocrates » comme Gayraud et Lemire. Dans ses relations, de bons royalistes trouvaient place, à commencer par Lord Halifax qui souvent raillait le régime républicain alors que son correspondant souriait de l’imposante rencontre de Guillaume II et de la « Vieille Reine Victoria ». Ces coups d’œil à la fois malicieux et sympathiques sur les réalités du temps supposent la connaissance de l’information — quel prêtre parisien pouvait être plus renseigné que l’abbé Portal, entouré comme il était d’amis venus des variés courants d’opinion ! — la vive réflexion, et la saine clairvoyance d’un prêtre, lié à de nombreuses et diverses personnes, jamais à l’écart mais gardant du recul8. Le groupe des normaliens traversé par le ferment du Sillon, avait ses crises et ses divisions, et réclamait le dépassement d’une foi et d’une présence évangéliques aux événements sociaux et politiques, que l’abbé Portal, très simplement, parfois avec sévérité, s’efforçait de leur inspirer, au sein d’une ambiance surchauffée.
- «Le séminaire était organisé d’une manière très large qui tenait autant du convict que du seminaire proprement dit : on y travaillait avec entrain, sans contrainte et sans mélancolie. Le supérieur savait y attirer de temps en temps des hommes d’oeuvres et les hommes célèbres, français ou étrangers, de passage à Paris. Ils venaient donner à tour de rôle aux étudiants le spectacle et la leçon d’une activité s’exerçant dans le réel : on ne risquait pas ainsi d’oublier dans les livres la vie concrète » (Abbé Calvet). M. Portal, par le biais de la question anglicane ou russe, faisait toucher du doigt la nécessité des études positives et historiques à la base de la théologie… Il puisait abondamment, pour illustrer son cours, dans les documents et dans l’histoire ; ennemi né des constructions a priori, il attirait l’attention sur les faits : la plus belle théorie, disait-il, cède le pas au plus humble fait. Au courant de tout l’effort de la pensée moderne, il savait que la théologie positive ne doit rien ignorer des grands travaux allemands et anglais et il poussait les jeunes à étudier à fond les langues vivantes » (abbé Gratieux).
- Les Petites Annales sont un préparatif pour ne pas dire un dérivatif, dans l’attente de la Revue Catholique des Eglises. Mais pour M. Portal, la Réforme Catholique et le témoignage de S. Vincent de Paul, en particulier, avait des répercussions d’ordre « oecuménique ». En Angleterre n’avait-il pas trouvé dans un couvent et dans un évêché, l’esprit vincentien et la mentalité de Charles Borromée ? Et il désirait communiquer l’apport de cette tradition, jusqu’en Russie . Il aimait citer cette phrase de St Vincent « le grand dessein de l’Eglise est d’avoir des hommes évangéliques qui travaillent à la purger, à l’allumer et à l’unir à son divin époux ».
- «C’est un autre commencement, on dirait la résurrection de V Anglo-Romaine. Cette chère Anglo-Romaine! » « C’est le recommencement de notre travail » (Lord Halifax).
- Cette méthode libérale d’enseignement émanait surtout des Cercles Ouvriers souvent mitigés d’étudiants et de bourgeois, d’Albert de Mun et de Léon Harmel, des démocrates chrétiens (borin, Gonin) Elle sera employée avec ferveur par Marc Sangnier et ses émules sillonistes.
- Laberthonnière a ouvert ses Annales de Philosophie Chrétienne. à M. Blondel pour abattre l’article explosif, paru dans la Quinzaine, d’Edouard Le Roy : Qu’est-ce qu’un dogme. L’abbé Portal « se défiait des systèmes… il gardait toute l’indépendance de sa pensée. A ses yeux, le dernier mot n’appartenait pas à la réflexion philosophique, mais à la vie ». (Abbé Gratieux).
- Le ler mai et le ler juin 1905, l’abbé Hemmer publie dans la Quinzaine les Réflexions sur la situation de l’Eglise de France au début du XXe siècle », dont le retentissement est considérable. Le courant du catholicisme « démocrate » s’y retrouve : l’épiscopat est invité « à faciliter la transition du régime du Concordat à celui de la Séparation » le cléricalisme paroissial et le cléricalisme politique sont pris à partie car il faut que l’Eglise essaie « de faire loin du pouvoir l’apprentissage plus complet de l’initiative et du self-help, de revendiquer la liberté pour tout le monde », qu’elle se détache de « l’esprit réactionnaire » ; « la séparation avec l’Etat lui en offre une occasion et des moyens tout à fait providentiels ».
- Devant la loi de la Séparation, vingt-cinq laïcs appartenant à l’intelligentzia catholique, plus ou moins influencés par le catholicisme social, pour la plupart membres de l’Institut, se prononcent pour la modération, dans une lettre, publiée dans le Temps, adressée à l’épiscopat français. Parmi ces « cardinaux verts » surnommés « capitulards » par les catholiques intransigeants, certains comme Brunetière, Denys Cochin, A. Leroy-Beaulieu, Goyau, de Lapparent, Thureau-Dangin… sont des familiers ou des collaborateurs de l’Abbé Portal. Ils craignent « la guerre civile » et ne veulent pas d’une religion privée, « réservée aux seuls privilégiés de la fortune ».
- Le 5 Juin 1893, l’abbé Portal écrit à Lord Halifax : « Nous allons être absorbés par la lutte électorale. Je dis nous, mais c’est uniquement manière de parler, car tout en la suivant avec grand intérêt, elle ne me troublera guère ». Ces élections voient une agitation dans les rangs catholiques : les ralliés à la République commencent à se manifester en groupe. Leur tentative d’union avec les républicains modérés marque un bref moment d’apaisement des luttes anticléricales, commandé par le souci commun de se défendre devant l’avancée des socialistes. Jaurès est en train de clamer le célèbre : «vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine… » et Rome conseille à l’épiscopat français un effort de dialogue avec la République. Portal, au milieu de toutes ces circonstances, garde l’attention et le calme







