Fernand Portal (III) La campagne contre les guerres religieuses

Francisco Javier Fernández ChentoBiographies LazaristesLeave a Comment

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Author: J. Bernard .
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Un petit village des Cévennes

Quand Portal, le 19 Novembre 1925, quelques mois avant sa mort, donne à Louvain, devant un auditoire d’étudiants, sa confé­rence sur le rôle de l’Amitié dans l’Union des Eglises, il rappelle son petit village natal, Laroque, près de Ganges, « petit village des Cévennes, sur les bords de l’Hérault »1.

Dans ces basses Cévennes, terres à la fois agréables et rudes, on vivait surtout de la « fabrique » traditionnelle des bas de soie, à partir de l’élevage des vers à soie2. Après la parution du nylon, avec le progrès technique perfectionné et la gigantesque concurrence, cette industrie textile a périclité. Une région, à la main-d’oeuvre experte, est devenue un lieu de chômage, un point de départ pour l’exode des habitants et un refuge pour des gens d’ailleurs, parce qu’une politique nationale centralisatrice ne trouve pas sa rentabilité immédiate à maintenir l’activité d’un arrière-pays, où les conditions de vie pourraient se présenter à taille humaine.

Ce pays marqué par la souffrance et l’oppression ne s’est jamais laissé abattre par le destin. Les campagnes austères et accidentées résonnent encore des « psaumes et sabres étincelants, réveillant le jour » (J.-P. Chabrol), brandis au cours des guerres fratricides entre catholiques et protestants, guerres que l’histoire n’a aucune vergogne de qualifier, de «religion . Ces sanglantes équipées ont tracé pour des siècles la blessure de divisions confessionnelles et politiques.

Alors que Ganges et Cazilhac se livraient à la bataille, Laroque s’en sortait indemne, grâce à un prieur, un seigneur et un castel, tous trois imprenables. L’église paroissiale3 avait bien subi quelques déprédations mais les crues de la rivière se montrèrent plus désastreuses que les « camisards ». Tout cela a achevé de modeler des caractères indépendants et trempés, mais sans prétention aucune.

Si Laroque n’a pour ainsi dire pas de protestants, les Laroquois ont quand même vécu dans une contrée baignant dans une atmos­phère d’opposition souvent farouche entre « papistes » et « parpail­lots»4.

Du 11 au 15 Septembre 1899 se tient à Montpellier un congrès des oeuvres ouvrières et, précisément, le prieur de Laroque, l’Abbé Manissier prononce un violent rapport sur l’Action du Protestan­tisme en France et sur les moyens de le combattre — le titre en dit déjà long — stigmatisant « ce terrible triumvirat » que constituent le Protestantisme, la Juiverie et la Franc-Maçonnerie, les confondant dans une même infiltration universelle de laïcisme, d’anticléricalisme et d’immoralisme.

Il arrivera naturellement à l’abbé Portal de regarder l’angli­canisme avec d’autant plus de sympathie qu’il tendra à se détacher de la Réforme.

C’est donc d’un endroit forgé par la vigueur et l’âpreté des luttes que s’est levée, d’une façon inattendue, une vocation vouée au rapprochement des hommes

J’avais tout à apprendre

Le noble anglican et l’humble prêtre catholique étaient faits pour s’entendre. Portal correspond aux aspirations «anglo-catho­ligues » de Lord Halifax, tandis qu’il se familiarise avec le tempéra­ment « anglican».

Son interlocuteur lui découvre le Prayer Book et les Trente-Neuf articles, l’Ordinal, les canons ecclésiastiques…, lui présente le mouvement d’Oxford avec la voie exceptionnelle suivie par Newman, et la position en faveur de l’union en corps (corporate union) remuant la Haute Eglise, et dont Pusey, dans son Eirenicon, avait décrit les étapes et les modalités… Le fier anglican, tout dévoué à l’union, ne peut s’empêcher d’égratigner les catholiques anglais5 et l’imposant Cardinal Vaughan, partisans de conversions individuelles à Rome et d’une soumission sans condition6 au Souverain Pontife.

De toutes façons, Vatican I avait gelé les rapports entre l’Eglise et les hommes, entre l’Eglise de Rome et les autres Eglises. Comment en dépit de la mentalité autoritariste prééminente dans le catholi­cisme, entreprendre une action « avec de la bonne volonté des deux côtés… pour préparer la voie à une meilleur compréhension, en vue d’une éventuelle réconciliation… » ? Lord Halifax était prêt à tout essayer, malgré les difficultés indéniables7. L’Eglise anglicane n’était-elle pas la communion-charnière, l’église-pont par excellence, parce que partie prenante de la Réforme et du Catholi­cisme, autant Basse Eglise qu’Haute Eglise, cette « via media » que Newman avait su exploiter, à la suite du grand théologien d’Oxford du XVIe siècle, Richard Hooker ?

Les « tractariens » souhaitaient une inter-communion entre l’orthodoxie, l’anglicanisme et le catholicisme (« les trois branches »). Portal, par le biais des anglicans connaîtra l’église orientale, surtout l’âme russe « présente durant tout le XIXe siècle, à ce qui s’est fait sous le signe de l’unité » (O. Rousseau). Les oxfordiens avaient noué d’étroits rapports avec le grand historien de Munich, Dollinger, véritable pôle d’attraction en Europe des aspirations chrétiennes les plus vigoureuses et, en même temps, avec les Vieux-Catholiques, ayant fait dissidence après le Concile de 1870. Toutes sortes de passerelles « unionistes » — bien avant les essais d’ententes politiques internationales entre Moscou, Londres, Rome et Paris — se sont déjà dressées. Le premier livre indiqué par Lord Halifax à Portal, sera  » l’Eglise Latine et le Protestantisme au point de vue de l’Eglise d’Orient « , de Khomiakov

« Je n’avais sur l’Eglise anglicane que des notions très vagues… De ce côté là, j’avais tout à apprendre. Lord Halifax devait être pour moi un maître incomparable », avoue Portal.

Les quelques études que j’avais faites

Portal note que « les quelques études » qu’il avait faites « le mettaient à même de pouvoir causer » avec Lord Halifax. Il enseignait le dogme à Cahors mais, ajoute-t-il, « mes lectures avaient été long­temps dirigées du côté de l’histoire », et plus particulièrement « l’histoire de l’Eglise de France dont la physionomie propre m’avait beaucoup frappé. Dans les dernières années, j’avais suivi avec attention ce qui avait paru sur les principaux personnages du XIXe siècle et sur tout notre mouvement catholique qui caractérise cette époque. Ces lectures m’avaient donné un profond amour pour l’Eglise, et un très ardent désir de la servir… »

Bien que se trouvant en pays inconnu », il n’est pas entièrement dépaysé. Le contact avec l’histoire le soumet à une ecclésiologie vivante8 qui tient compte des origines évangéliques comme des développements dynamiques de l’Eglise, qui présente un organisme en croissance et non une société constitutionnellement figée, qui donne place plutôt à l’aspect communionnel qu’à l’aspect hiérar­chique, qui se défie des formules abstraites et juridiques pour mieux se porter sur le langage de l’expérience vitale. L’Abbé Portal n’appartient à aucune école déterminée Il pressent et découvre les portes à maintenir ouvertes. Le courant missionnaire de la Réforme catholique du XVIIe comme l’élan du catholicisme libéral et social du XIXe le captivent. Il n’y a chez lui aucune fermeture. Et ce qui est « souffle » de dynamisme9 ne le laisse jamais indifférent. Aussi comprend-t-il les poussées qui agitent la Communion Anglicane. Il vibrera également aux aspira­tions du mouvement slavophile orthodoxe. Et des courants moder­nistes, il retiendra les intuitions fondamentales. Avec son ami il flaire les « signes des temps ». Il ne recherche pas une unité en soi mais pour le monde qui d’ailleurs s’établit insensiblement dans l’union, même à l’occasion de bouleversements. Le XIXe s’achevant est bien comme toutes les fins de siècle, une sorte de volcan en sursis. « Je crois que le moment d’agir est venu. De toutes parts, cette idée d’unité s’empare des esprits. C’est le vent qui souffle ou plutôt qui commence à s’élever doucement. Il faut en profiter…»10.

  1. «Ce petit village s’appelle Laroque. Il est dominé par un énorme rocher en forme de tour qui lui a donné son nom et d’où lui est venue sa belle devise « Adversis duro ». Par un soleil éclatant comme par la tempête, qu’il pleuve ou qu’il vente, le grand rocher dure toujours. On dit que les habitants participent de sa nature, en vertu de l’influence du milieu, sans doute» (abbé Portal).
  2. Dans la région de Ganges se fabriquait le bas de luxe. La cour d’Angleterre s’y approvisionnait
  3. cf. Paroisse de Laroque-Aynier – Chan. Segondy (Imprimerie de la Charité).
  4. Cette dénomination (parpaiho = papillon) s’attacherait aux camisards combattant en bras de chemise pour se reconnaître entre eux « parce qu’ils voletaient joyeusement vers les bûchers, comme les papillons de nuit viennent se brûler aux chandelles » (J.-P. Chabrol).
  5. «Ils ignorent l’anglicanisme autant que l’ignorent les français » dira l’abbé Morel cf. infra. Quant à Vaughan, il a été formé à l’école du Cardinal Manning, ce converti acharné, redoutant «le vieux ton anglican, patristique, littéraire, d’Oxford, transplanté dans l’Eglise » par Newman Dans la correspondance Halifax-Portal, le caractère «très impulsif et pas très intelligent » du Cardinal Vaughan n’est jamais ménagé comme d’ailleurs l’archevêque de Westminster ne sut jamais ménager, même publiquement, les deux amis: des «rêveurs», des importuns, des imposteurs!
  6. «C’est une sottise de nous dire tout court qu’il faut nous soumettre soit comme individus, soit comme Eglise. Evidemment il y a, dans un certain sens, des choses auxquelles nous aurons à nous soumettre mais il aurait bien pu l’exprimer autrement. «Se soun).ettr n’est pas un mot qui sonne bien dans les oreilles de qui que’cé, surtout dans les oreilles d’un anglais ». Lord Halifax à Portal — Septembre, 1894.
  7. «Quel malheur pour nous tous ! » écrira Lord Halifax à Portal, en visant la définition du dogme de l’infaillibilité papale. Pusey en avait été désespéré. Newman n’aurait jamais cru que les réclamations infaillibilistes, exprimées intempestivement par la hiérarchie catholique anglaise, soient acceptées ; il adhérera néanmoins à la définition dont la formulation et les explications qui l’entoureront, lui paraîtront plus modérées que les exclamations d’aveugles partisans comme Manning, Ward… en Angleterre.
  8. L’étude de l’Eglise, « on peut la suivre l’histoire à la main » (Mohler). Ceux qui ont réagi contre « l’hiérarchologie » (P. Congar) ambiante comme Mohler, Dollinger, Newman investigateurs des Pères grecs et latins, et plus ou moins influencés par les philosophies allemandes, sont des théologiens de l’histoire. Il est frappant que quelques heures avant la première entrevue avec le Cardinal Rampolla, Portal se trouve au Moniteur de Rome dont le rédacteur lui ouvre « certains pères grecs et latins » à propos des ordinations anglicanes.

    Le P. Congar écrit : « l’enseignement de l’Histoire Ecclésiastique existait à peine dans les séminaires (français) au milieu du XIXe siècle encore. Cette circonstance nous paraît avoir été aussi importante pour saper les bases mêmes d’un possible gallicanisme que l’élimination de la royauté des Bourbons » (l’ecclésiologie au XIXe siècle p. 98, unam sanctam). De plus, la place du « peuple de Dieu » et du laïcat, une véritable foi dans le peuple des petites gens, font corps avec les vues dynamiques sur le développement de l’Eglise, au coeur d’un dessein historique (Mohler, Lamennais, les tractariens, Khomiakov). L’Eglise devient autant le Peuple de la Pentecôte que le Peuple de l’Incarnation : les critères de la Vie et de l’Amour y sont primordiaux.

  9. «Ce que l’abbé et moi nous maintenions, c’était que les grands mouvements étaient généralement le résultat d’une action déterminée de la part de minorités résolues, et que toute la question de réunion se ramenait à ceci : Pouvions-nous ou ne pouvions-nous pas, des éléments actuellement existant dans l’Eglise d’Angleterre, et avec les forces à notre disposition, créer un mouvement de réunion avec le Saint-Siège de réelle importance?»
  10. «On dirait, n’est-ce pas, que le monde se prépare pour quelque événement pareil. Tous les hommes, tous les pays se rapprochent par l’extension de la presse, les chemins de fer, le télégraphe, par la manière dont tout le monde se précipite à l’étranger, les divisions s’effacent, on commence à se connaître ; c’est la moitié et plus de la moitié du chemin accompli. Il me semble aussi que toutes ces questions sociales qui se font sentir partout, même ces grèves internationales, travaillent dans le même sens… Il se pourrait bien aussi que de grands troubles extérieurs fussent les moyens par lesquels, dans le dessein de Dieu, ce rapprochement se fera… » L. H. à Portal (Juillet, 1894).

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