Essai sur la philosophie de Dante (13)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

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Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1838.
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TROISIEME PARTIE CH. 4 : Analogie de la philosophie de Dante avec la philosophie moderne. Empirisme et rationalisme.

C’est sans doute un beau spectacle que celui des savantes écoles de l’Asie, de la Grèce, et de l’Europe occidentale, environnant le poète italien de leur souvenir et de leur autorité, pareilles à ces ombres illustres avec lesquelles, dès les premiers pas de sa visite aux enfers, il se représente échangeant de mystérieux discours. On aime à voir l’exilé évoquer, autour de soi, par la magie de sa mémoire, ce magnifique cortège : on ne se lasse pas d’admirer comment son esprit put saisir et retenir, rassembler et coordonner, tant de conceptions, de maximes, et de symboles, parmi les obstacles qui rendaient encore l’étude si laborieuse et si méritoire ; on est presque effrayé de contempler, ainsi ramassé sur une seule tête, le passé intellectuel du moyen âge, et peut-être de l’humanité tout entière. -cependant, il n’y a là que la moitié des fonctions d’un grand homme : il faut qu’il résume le passé avec la force d’une pensée originale, et qu’il réagisse sur l’avenir. Il est comme un de ces voyants, que le ciel suscitait autrefois, dépositaires des traditions et des prophéties, pour lier ensemble les âges finis et ceux qui allaient commencer. En réunissant les temps, il les domine ; il échappe à l’oubli, qui marche à leur suite : c’est par là qu’il devient immortel. -quelle est donc la louange personnelle de Dante ; quelle est la valeur originale de sa philosophie, ce qui la distingue des doctrines antérieures, et la recommande à l’attention de la postérité ? Nous essaierons de le dire.

1 deux sortes de génies ont laissé la trace de leur passage, dans l’histoire de l’esprit humain : les génies de directions, s’il est permis de s’exprimer ainsi ; et les génies de découvertes. Les uns ont signalé des méthodes, et proposé des recherches ; les autres ont trouvé des faits, des lois, ou des causes. Ceux-ci ajoutent de nouvelles connaissances à celles de leur temps, qu’ils font s’accroître par voie d’addition. Ceux-là les fécondent, pour plusieurs siècles, et les font progresser par voie de multiplication. Comme les sciences particulières ont à constater certaines vérités qui leur sont propres, c’est à leur service que se rencontrent d’ordinaire les génies de découvertes ; et, comme la philosophie paraît surtout appelée à conduire les sciences elles-mêmes dans leur commun effort vers la vérité, c’est à elle qu’appartiennent principalement les génies de direction. Dans ce nombre, il faut compter les noms les plus fameux : Bacon, Descartes, Leibnitz ; les trois auteurs du nouvel organe, du discours de la méthode, et de l’écrit sur l’amendement de la philosophie première . Tel fut aussi Dante ; et, quelque lumière qu’il ait pu répandre sur plusieurs points, son mérite éminent est d’avoir agi sur tous les points à la fois, en faisant sortir la philosophie de l’ornière logique où elle était engagée, en lui imprimant une direction pratique dont jusque-là rien n’avait égalé la vigueur.

Il est vrai, comme on l’a déjà reconnu, qu’il y eut toujours, dans le caractère italien, un double penchant pour le beau et le bien, pour la forme poétique et pour l’application morale. Mais ces instincts, timides encore, hésitaient à se satisfaire. Les philosophes cédaient quelquefois aux séductions de la muse ; mais alors, ils déposaient le bonnet doctoral : et, quand les poètes philosophaient, ils jetaient loin d’eux la couronne de laurier. Ou bien, on rimait, dans le mètre de Virgile, des sentences techniques ; une idée platonicienne se glissait furtivement sous les stances fugitives d’un sonnet. La langue de la science, on l’a vu, c’était celle d’Aristote.

Depuis Charlemagne, elle n’avait cessé de régner dans l’école, sévère, emprisonnant la pensée dans ses catégories, et la parole dans ses syllogismes.

Les quatre figures et les dix-neuf modes du raisonnement syllogistique étaient les seuls rythmes qu’elle admît, et la chute monotone des prémisses et de la conséquence formait l’unique harmonie où elle pût se complaire. D’un autre côté, si quelques traités d’économie ou d’éthique étaient sortis de la plume des italiens ; si les docteurs scolastiques avaient beaucoup fait pour le perfectionnement de l’individu, et les sages de l’antiquité beaucoup pour la prospérité des nations, ces travaux partiels demeuraient dépourvus d’ensemble. Dans cette saison du moyen âge qu’on peut comparer à une effervescente adolescence, l’enthousiasme des théories laissait peu de place aux soucis de l’action ; et la science, étonnée de ses propres développements, s’oubliait dans la contemplation d’elle-même. Des habitudes si générales et si profondes ne pouvaient être ébranlées par les velléités passagères de quelques esprits d’élite. Il fallait une violente secousse, par conséquent, une impulsion hardie, prolongée, étendue, telle que Dante était capable de la donner.

2 et d’abord, s’il fut contraint de conserver quelques restes de la terminologie et des classifications péripatéticiennes, pour ne pas cesser d’être intelligible aux hommes qui s’y étaient attachés par un long usage, ce furent là les seuls sacrifices qu’il offrit à l’idole qu’on adorait autour de lui, sous le nom de logique. Il attaqua son culte, en ce qu’il avait de superstitieux. Il contesta l’infaillibilité absolue du syllogisme : la vérité des conclusions lui parut accidentelle, et dépendante de l’exactitude des deux propositions d’où elle ressort. Par là même, il proposait la critique de ces majeures et de ces mineures mensongères, qui circulaient, dans toutes les bouches, comme autant d’axiomes indubitables et de faits constants. L’étude des mots devait donc céder à celle des choses. Dès lors, il fallait faire descendre la dialectique à une place inférieure, étroite, obscure dans la hiérarchie des connaissances humaines, et révéler les abus introduits à sa suite dans l’enseignement. Mais, comme les vices de l’enseignement et de la dialectique remontaient tous ensemble à ceux de la nature humaine, il était nécessaire aussi de combattre ces derniers, soit qu’ils eussent leur origine dans l’esprit, ou dans le coeur : présomption, pusillanimité, frivolité, passions orgueilleuses, ou sensuelles. On se trouvait face à face avec les causes permanentes des erreurs de tous les temps.

-Dante se laissa entraîner à ces courageuses conséquences ; et, après les avoir suivies jusqu’au bout, il dut connaître qu’en réprouvant les règles reçues, il s’était soumis à en tracer de meilleures.

Il le fit, et dicta, non dans un ordre systématique, mais sous l’inspiration capricieuse du moment, ces maximes courtes et fécondes où il prescrit, d’abord, la détermination précise des limites de la raison et l’extirpation de toutes les racines du préjugé ; puis, l’observation des faits, la prudence du raisonnement, l’opiniâtreté d’une méditation soutenue ; enfin, le discernement des divers modes de certitude propres aux différents ordres d’idées.

-ce n’est peut-être point assez pour attribuer au poète le plan formel et complet d’une révolution intellectuelle ; mais c’est plus qu’il ne faut pour indiquer une tentative remarquable, une pierre d’attente, qui, affermie ensuite par le concours de Gerson, d’Érasme, de Ramus, de Louis Vivès, put servir de point d’appui aux efforts plus heureux du chancelier Bacon. Aussi peu semblables en leur vie politique qu’en leur foi religieuse, le fier proscrit de Florence et le courtisan disgracié de Vérulam se rencontrèrent pourtant dans un même partage de malheur et de gloire. Tous deux, condamnés par la société, la jugèrent, à leur tour ; stigmatisèrent les idoles qu’elle adorait ; accusèrent ses égarements ; et lui annoncèrent les moyens qui devaient la conduire à des résultats scientifiques plus grands que ses espérances. Si le premier des deux fut moins écouté, c’est que le monde, troublé souvent par de fausses alarmes, a depuis longtemps pris le parti de ne répondre qu’au dernier appel.

Dante devait faire davantage. Comme cet ancien, qui, pour confondre les objections des sophistes contre la possibilité du mouvement, marcha devant eux, il montra, par son exemple, qu’il était possible à la philosophie de se mouvoir hors des entraves où jusqu’ici elle avait été renfermée. Il la dépouilla des formes décolorées, raides, et souvent fatigantes, de la scolastique, pour la revêtir de tout l’éclat de l’épopée et lui donner les souples et franches allures de la langue populaire. Il ne recula point devant la nécessité de créer lui-même cet idiome poétique dont l’Italie, avant lui, n’avait fait que bégayer quelques mots, oeuvre immense et qui aurait suffi pour honorer à jamais sa mémoire. Ainsi, il mettait sa révolte légitime sous la protection de l’amour-propre national. Il réalisait son miséricordieux désir de faire que le pain sacré de l’instruction pût être offert à ceux même qui sortiraient de la mamelle, à tous ceux que l’humilité de leur rang, la multiplicité de leurs affaires, la faiblesse de leur tempérament moral éloigneraient du banquet des sages. Mais surtout il établit victorieusement la liberté de la pensée, en lui faisant plier à son gré la parole, à laquelle trop longtemps elle avait obéi. Il prouva l’indépendance réciproque des doctrines et des formes de l’école, et prévint, de la sorte, le mépris qui pourrait un jour retomber sur les premières, à cause de leur prétendue solidarité avec les secondes. Ainsi repoussait-il, à la fois, les exagérations du présent et les injustices de la postérité.

L’inspiration, qui fait les poètes, les ramène au ciel, d’où elle est descendue. Par elle, ils atteignent quelquefois, sans calcul et sans peine, aux dernières hauteurs de la métaphysique. Or, comme toutes les sciences reposent sur des faits variés à l’infini et s’élèvent, par degrés, jusqu’à la cause unique et première, on peut dire qu’elles forment entre elles une pyramide, dont la métaphysique est le sommet. Du haut de ce point où elles se touchent, on embrasse, d’un coup d’oeil, toutes leurs faces : les principes paraissent communs, où les phénomènes étaient différents. C’est pourquoi la plupart des grandes découvertes se sont faites, a priori, par une intuition soudaine, par la considération des causes finales, par analogie, par des hypothèses que leurs auteurs n’eurent pas le loisir de justifier. C’est pourquoi les mystiques, en raisonnant de Dieu à l’homme, de l’homme à la matière, surprirent souvent en eux le pressentiment de ces lois de nature, dont la révélation complète était réservée aux âges suivants. Celui qui écrivit la divine comédie semble avoir éprouvé quelque chose de pareil.

Plusieurs commentateurs, entraînés peut-être un peu loin par le charme des origines merveilleuses, ont cru retrouver, dans ses vers, le germe des plus fécondes conceptions de la physiologie : la circulation du sang, la configuration du cerveau, et ses lésions organiques mises en rapport avec l’ordre et la perturbation des facultés de l’âme. Mais on ne saurait lui contester d’autres rencontres plus frappantes. Lorsqu’il montre l’universalité des êtres enveloppés, attirés de toutes parts, et dilatés, en quelque sorte, par l’amour qui leur imprime une rotation sans fin ; l’action et la réaction mutuelle des cieux ; la pesanteur, qui contracte le globe terrestre et fait s’y précipiter les corps graves, on dirait qu’il vient d’entrevoir les combinaisons mécaniques des forces qui meuvent le monde, et la loi de l’attraction universelle que Newton lira dans les cieux. Le besoin d’une construction symétrique lui fait supposer, dans un autre hémisphère, des terres inconnues où touchera Christophe Colomb. Ou bien encore, ses conjectures le conduiront à d’anciens bouleversements qui auraient changé la face du monde, à des révolutions antédiluviennes de l’océan, à des foyers qui échaufferaient le sol sous nos pas.

Il ne va point toutefois jusqu’à l’hypothèse du feu central, car il donne au globe un noyau de glace, se jouant ainsi, trois cents ans d’avance, sur les systèmes principaux qu’enfantera la géologie, entre Buffon et Cuvier.

L’essai d’une réforme logique et l’esquisse d’une nouvelle méthode ; la liberté de l’intelligence reconquise, et son premier exercice récompensé par la prévision de plusieurs vérités desquelles dépendaient tous les progrès des sciences physiques, voilà par quels services Dante s’associa aux succès de l’empirisme moderne : mais il en sut éviter les aberrations ; il laissa loin de lui les routes par où la foule alla, plus tard, se perdre dans la fange des doctrines matérialistes et utilitaires.

3 une étoile meilleure le dirigeait ; ou plutôt, il était occupé de soins plus dignes. La religion et la douleur, ces deux sages conseillères qui s’accordent si facilement, lui faisaient porter ses regards, au delà des scènes de la terre et des besoins matériels, vers les choses de la vie future.

C’était là qu’il apercevait la raison de l’existence actuelle, la sanction des décrets de la conscience, la réalisation du malheur et du bonheur contenus en puissance dans les mérites et démérites d’ici-bas, le terme fatal enfin de toutes les actions humaines.

La conduite des actions devait, dès lors, lui sembler le seul terme raisonnable des connaissances.

Non seulement donc aux visions mystérieuses de son poème il rattacha toute une théorie ascétique du perfectionnement moral, mais il ramena à celle-ci les études les plus variées et en apparence les plus étrangères. En se plaçant au point de vue de la mort, il avait conçu le plan d’une philosophie de la vie : il fit, de celle-ci, le centre et le lieu de ralliement de toutes ses recherches ultérieures ; il en fit une science universelle. -or, cette sagesse pratique, ce côté positif du savoir, est précisément ce qui distingue les deux célèbres écoles du xvIIe siècle : celle de Descartes, d’où sortirent Pascal, Nicole, Bossuet, et Fénelon ; et celle de Leibnitz, où l’esprit germanique devait acquérir la profondeur et la gravité dont il s’enorgueillit.

Mais les pensées de Dante, encore qu’elles se reportassent fréquemment du côté de la mort, n’étaient pas accompagnées de cet égoïsme qui souvent se cache sous les dehors de la mélancolie.

D’ailleurs, l’extrême largeur de ses vues ne lui permettait point de méconnaître les rapports par lesquels le sort éternel des individus se lie aux vicissitudes temporelles des sociétés. De pieuses sollicitudes le reconduisaient donc sur ce terrain des questions politiques, où les passions de sa jeunesse l’avaient entraîné de bonne heure. Nulle part, ses idées ne se développèrent avec plus d’énergie et d’originalité ; tandis que, autour de lui, les glossateurs de Bologne se perdaient dans une minutieuse interprétation des textes législatifs, il remonte hardiment à l’origine divine et humaine du droit, et en rapporte une définition à laquelle on n’ajoutera jamais. Sans doute, il emprunte aux publicistes de son époque plusieurs des arguments sur lesquels il appuie la monarchie du saint-empire. Mais l’empire, tel qu’il le conçoit, n’est plus celui de Charlemagne, couronnant de sa suzeraineté universelle les royautés particulières, qui, à leur tour, retenaient sous leur allégeance tous les rangs inférieurs de l’aristocratie féodale. C’est une conception nouvelle, qui rappelle, d’une part, l’empire romain primitif, où le prince, revêtu de la puissance tribunitienne, représente dans son triomphe les plébéiens vainqueurs du patriciat ; d’autre part, la monarchie française s’élevant, par l’alliance des communes, sur les ruines de la noblesse. Le dépositaire du pouvoir, même sous le nom de César et le front ceint du diadème, n’est, aux yeux de Dante, que l’agent immédiat de la multitude, le niveau qui rend les têtes égales. Entre tous les privilèges, nul ne lui est plus odieux que celui de la naissance : il ébranle la féodalité, dans sa base ; et sa rude polémique, en attaquant l’hérédité des honneurs, n’épargne point l’hérédité des biens. Il avait cherché, dans les plus hautes régions de la théologie morale, les principes générateurs d’une philosophie de la société : il en devait poursuivre impitoyablement les déductions jusqu’aux plus démocratiques et plus impraticables maximes. Il avait fait, à lui seul, tout le chemin que les esprits ont parcouru, depuis Machiavel, qui, le premier, tenta de réduire en formes savantes l’art de gouverner, jusqu’à Thomasius, Leibnitz, et Wolf, qui animèrent les notions abstraites de la métaphysique en les transportant dans le droit public et civil ; et depuis Montesquieu, Beccaria, et les encyclopédistes, jusqu’à la révolution sanglante qui tira les dernières conséquences de leurs enseignements. Et naguère encore, quand les plus récents et les plus fougueux des novateurs annonçaient  » à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres « , ils n’étaient que l’écho des voeux exprimés, dans un jour de mécontentement, par le vieux chantre du moyen âge.

Enfin les intérêts des peuples, toujours restreints dans certaines bornes d’espace et de durée, n’offraient pas encore une carrière assez vaste à ses méditations. Le catholicisme, au sein duquel il était né, lui avait appris à embrasser dans un même sentiment de fraternité les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Cette préoccupation généreuse ne le quitta point, au milieu de ses travaux scientifiques ; et sa pensée, comme son amour, s’étendit à l’humanité tout entière. Soit en effet que, dans le convito, il s’efforce d’environner le dogme de l’immortalité de l’âme de preuves irréfragables, ce sont les croyances unanimes du genre humain qu’il invoque d’abord ; soit qu’il veuille réfuter les orgueilleux préjugés de l’aristocratie héréditaire, c’est au berceau commun de la grande famille qu’il remonte. Si, dans le traité de monarchia, il croit proposer une forme parfaite de gouvernement, il la voudrait voir réalisée, sur toute la face du globe, pour hâter l’oeuvre de la civilisation qui n’est autre que le développement harmonieux de toutes les intelligences et de toutes les volontés. S’il raconte les conquêtes du peuple romain, il les montre rentrant dans l’économie des desseins providentiels pour la rédemption du monde. La divine comédie, à son tour, est vraiment l’ébauche d’une histoire universelle. Au milieu de cette immense galerie de la mort, nulle grande figure n’échappe : Adam et les patriarches ; Achille et les héros ; Homère et les poètes ; Aristote et les sages ; Alexandre, Brutus, et Caton ; Pierre et les apôtres ; et les pères et les saints ; et la série de ceux qui portèrent, avec opprobre ou avec honneur, la couronne ou la tiare, jusqu’à Jean XXII, Philippe-Le-Bel, et Henri De Luxembourg.

Les révolutions politiques et religieuses apparaissent représentées par des allégories, qui se traduisent en de sévères jugements. En même temps que l’on envisage ainsi l’humanité, à travers les transformations extérieures qu’elle ne cesse de subir, on la découvre aussi en ce qu’elle a de constant : au milieu de la diversité, se révèle l’unité ; au milieu du changement, la permanence. Au fond des zones infernales, sur la voie douloureuse du purgatoire, dans les splendeurs du paradis, c’est toujours l’homme qu’on rencontre, déchu, expiant, réhabilité ; et lorsque, à la fin du poème, le dernier voile se lève et laisse contempler la trinité divine, on aperçoit, dans ses profondeurs, le verbe éternel uni à la nature humaine. Celle-ci n’est donc plus seulement, comme disaient les anciens, un microcosme, un abrégé de l’univers : elle remplit l’univers même, elle le dépasse, et se perd dans l’infini. -il y a là toute une philosophie de l’humanité, qui est, en même temps, une philosophie de l’histoire. -on sait de quelle faveur jouit encore ce genre d’étude inauguré par l’évêque de Meaux, enrichi par les veilles de Vico et de Herder, et destiné à recueillir les fruits de tous les labeurs qu’une érudition infatigable entreprend autour de nous.

Dante peut donc être compté parmi les plus remarquables précurseurs du rationalisme moderne, pour avoir, le premier, donné aux sciences philosophiques une direction morale, politique, et, si l’on peut employer ce mot, humanitaire. Toutefois, il n’alla pas aux excès qui se sont vus, de nos jours. Il ne divinisa pas l’humanité, en la représentant suffisante à soi-même, sans autre lumière que sa raison, sans autre règle que son vouloir ; il ne l’enferma pas non plus dans le cercle vicieux de ses destinées terrestres, comme le font ceux pour qui tous les événements historiques ne sont que les causes et les effets nécessaires d’autres événements passés ou futurs. Il ne plaça l’humanité ni si haut, ni si bas. Il vit qu’elle n’est point tout entière dans ce monde, où elle passe, en quelque sorte, par caravanes détachées ; il alla, tout d’abord, la chercher au terme du voyage, où les innombrables pèlerins de la vie sont rassemblés pour toujours. -on a dit que Bossuet, la verge de Moïse à la main, chasse les générations au tombeau. On peut dire que Dante les y attend, avec la balance du jugement dernier. Appuyé sur la vérité qu’elles durent croire, et sur la justice qu’elles durent servir, il pèse leurs oeuvres, au poids de l’éternité. Il leur montre, à droite et à gauche, la place que leur ont faite leurs crimes ou leurs vertus ; et la multitude, à sa voix, se divise et s’écoule par la porte des enfers, ou par les chemins des cieux. -ainsi, avec la pensée des destinées éternelles, la moralité rentre dans l’histoire : l’humanité, humiliée sous la loi de la mort, se relève par la loi du devoir ; et, si on lui refuse les honneurs d’une orgueilleuse apothéose, on lui sauve aussi l’opprobre d’un fatalisme brutal.

4 ainsi, les tendances logiques et pratiques du poète philosophe s’accordaient avec les nôtres, sans se laisser détourner vers les mêmes erreurs. Or, il y a, dans nous, un amour-propre qui nous fait chérir au dehors notre ressemblance, et qui nous fait aussi accepter la supériorité d’autrui comme une consolation, parce qu’elle nous apprend à ne pas désespérer de notre nature. De là, ces admirations et ces sympathies universelles, qui, dans ces derniers temps, ont rappelé de l’oubli le grand homme dont nous venons d’étudier l’oeuvre.  » Dante, a dit M De Lamartine, semble le poète de notre époque, car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu’un de ces génies immortels, qui sont toujours aussi des hommes de circonstance ; elle s’y réfléchit elle-même ; elle y retrouve sa propre image, et trahit ainsi sa nature par ses prédilections. « 

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