Essai sur la philosophie de Dante (06)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1838.
Estimated Reading Time:

SECONDE PARTIE CH. 1 : Prolégomènes

Au seuil de toute doctrine philosophique se rencontre une question inévitable : c’est la définition même de la philosophie. La définir, c’est déterminer la place qu’elle occupe dans la hiérarchie de nos connaissances, les rapports qu’elle soutient avec celles qui semblent les plus voisines, les parties dont elle se compose, la méthode qu’elle suit.

1 Dante croyait à cette maxime, répandue parmi les sages de tous les temps, et surtout chère aux poètes, qu’il existe une harmonie préétablie entre les oeuvres de Dieu et les conceptions humaines, et que l’homme est un abrégé de l’univers. Il ne refusait pas toute confiance aux spéculations de l’astrologie, qui cherchait à développer cette idée en constatant de nombreuses correspondances entre les phases des révolutions célestes et celles de la vie terrestre. Comme, dans le système de Ptolémée, neuf cieux superposés environnaient la terre, versant la lumière sur les choses sensibles, exerçant des influences diverses sur la génération des êtres, sur les tempéraments, sur les caractères, les passions et les autres phénomènes du monde moral ; ainsi, selon le système encyclopédique de Dante, neuf sciences enveloppent l’esprit humain, illuminant les choses intelligibles, répandant la fécondité et la variété dans le monde de la pensée.

Aux sept cieux des sept planètes répondent, par des analogies qu’il serait trop long de rapporter, les sept arts du trivium et du quadrivium . La huitième sphère, avec ses étoiles brillantes et sa voie lactée, ses deux pôles visible et invisible, ses deux mouvements, rappelle la physique et la métaphysique se confondant ensemble, malgré leurs clartés inégales et leurs tendances différentes. Le ciel cristallin, ou premier mobile, qui entraîne tous les autres, ressemble à la morale d’où part l’impulsion motrice de toutes les autres sphères intellectuelles. Et, de même qu’au dessus de ces orbes matériels s’étend le ciel empyrée, pure lumière, immuable en son repos, de même, par delà toutes les sciences profanes, se trouve la théologie, où la vérité repose dans une radieuse et pacifique évidence. La physique, la métaphysique, et la morale sont donc les derniers degrés de l’échelle scientifique auxquels nos forces naturelles puissent atteindre : on les réunit sous le nom de philosophie. La philosophie, dans le sens étendu de son étymologie, est plus encore : c’est une affection sainte, un amour sacré, dont l’objet est la sagesse.

Et comme nulle part la sagesse et l’amour n’existent plus parfaitement unis qu’en Dieu même, il est permis de dire que la philosophie est de l’essence divine ; qu’elle est l’éternelle pensée, l’éternelle complaisance réfléchie sur elle-même, la fille, la soeur, l’épouse, du souverain empereur de l’univers.

2 cette notion de la philosophie va achever de prendre corps ; et, posée en face de la théologie, elle laissera mieux voir ce qui l’en rapproche et ce qui l’en distingue.

Au milieu du chemin de la vie, dans une forêt solitaire, ténébreuse, où l’a fait s’égarer l’ivresse de ses sens, au pied d’une montagne dont trois monstres lui disputent l’accès, le poète s’effraie : la reine des cieux l’a vu, et s’en émeut ; elle avertit la bienheureuse Lucie, qui s’adresse à Béatrix : Béatrix descend du ciel, et Virgile, invité par elle, sort des enfers, et tous deux sauveront le poète errant, en le conduisant tour à tour à travers les régions éternelles.

Les principaux éléments de ce récit sont historiques : les égarements de Dante, son culte de prédilection pour la vierge-mère et pour sainte Lucie, autrefois si chère à la piété italienne, la part qu’il avait faite à Béatrix dans ses affections, et à Virgile dans ses études. Mais les réalités sont aussi des figures. Le poète, c’est l’expression la plus complète de l’humanité, avec ses instincts sublimes et ses inénarrables faiblesses.

La vierge Marie, si tendrement miséricordieuse, représente la clémence divine. L’exemple des hagiographes contemporains, accoutumés à chercher dans les noms des saints de mystérieuses vertus, autorisait à faire agir, sous le nom de Lucie, la grâce illuminante. Mais surtout Béatrix, qui, par un heureux ascendant, avait dominé l’âme de Dante, qui l’avait dégagé de la foule des esprits vulgaires, qui plus tard en mourant l’avait entraîné par la pensée dans le séjour des élus, qui lui était apparue comme un rayon de la beauté divine, Béatrix ne devait plus être pour lui une simple fille des hommes, mais une intelligence inspiratrice, une dixième muse, la muse qui, dans ce temps, dominait toutes les autres : la théologie. Enfin Virgile, considéré à cette époque sous un aspect qui ne nous est pas familier, d’une part, à cause de sa quatrième églogue, comme l’un des précurseurs de la vérité religieuse au milieu du monde païen ; d’une autre part, à cause des exagérations de ses commentateurs, comme le dépositaire de toutes les connaissances de l’antiquité ; Virgile était, aux yeux de Dante, le représentant de la science humaine portée à sa plus haute puissance, c’est-à-dire, de la philosophie. Ainsi, dans les relations de ces deux personnages poétiques, il faudra reconnaître celles des deux ordres d’idées qui se personnifient en eux.

Or, il en est des divisions de la science comme de celles qu’on trouve dans la nature : c’est une chaîne, dont chaque anneau ne se ferme qu’après qu’un autre s’y est enlacé. Il y a une théologie naturelle, qui est du domaine des études philosophiques ; il y a des études philosophiques, dont la théologie emprunte le secours. Ou plutôt, la philosophie a deux parties : l’une est la préface, l’autre le commentaire de la théologie ; l’une est l’anticipation, l’autre le développement de la foi par la raison. Dans l’histoire de l’homme, comme dans celle de l’humanité, la foi est le fait primitif. Elle descend, par la parole, dans les ténèbres de notre ignorance, elle y réveille la raison, et la fait passer de la puissance à l’acte ; elle la soutient ensuite, dans sa marche chancelante, par une action insensible et continue ; puis, quand la raison est arrivée au terme de sa carrière naturelle, la foi, se rendant visible, reçoit d’elle, avec ses hommages, ses notions acquises et ses procédés accoutumés. Ainsi, par un concours admirable, s’accomplit l’éducation de l’intelligence. C’est selon cette conception plus large de la philosophie que s’expliquent, d’une manière satisfaisante, les deux rôles de Virgile et de Béatrix. On comprend pourquoi Béatrix, revêtue de l’autorité de la foi, descend dans la nuit infernale, afin d’en faire sortir Virgile, qui représente la raison. On comprend les fonctions du sage païen, soit qu’il pénètre dans les profondeurs des enfers, ou qu’il gravisse les sommités du purgatoire ; soit qu’il s’arrête à l’entrée des régions célestes ; soit que les secrets du monde matériel et de la vie morale lui semblent familiers ; soit qu’il reconnaisse et pose les problèmes d’un ordre supérieur, qu’il en décline ordinairement la solution, ou qu’il ne puisse s’empêcher de la laisser entrevoir quelquefois. On sait pourquoi la vierge chrétienne exerce une secrète et constante assistance, jusqu’à ce qu’elle apparaisse, dans tout son éclat, sur les derniers confins de la terre et du ciel ; et pourquoi, s’élevant à travers l’espace, se rapprochant toujours de la divinité, elle ne dédaigne pas d’interrompre ses contemplations, et de résoudre les questions proposées par celui qui la précéda.

Enfin on conçoit cette association merveilleuse de Virgile et de Béatrix pour conduire le poète, c’est-à-dire l’homme, à la paix, à la liberté, à la santé spirituelle, qui est le principe de l’immortalité future.

3 en même temps que les affinités extérieures de la philosophie se font ainsi reconnaître, sa constitution intérieure se détermine. On a déjà vu qu’elle comprend la physique, la métaphysique, et la morale : et, en effet, les enseignements des deux personnages allégoriques embrassent l’homme, la nature, et les êtres qui sont au-delà. Dans cette énumération, la logique est laissée à l’écart. Il semble que le hardi poète la dédaigne ; il s’élève contre ces questions oiseuses parmi lesquelles l’école aime à se jouer :  » quel est le nombre des moteurs des cieux ? Si, le nécessaire et le contingent étant donnés dans la majeure et la mineure, le nécessaire peut se trouver dans la conséquence ? S’il faut admettre l’existence d’un premier mouvement ? Si, dans un demi-cercle, on peut inscrire un triangle autre qu’un rectangle ?  » il apprécie librement la valeur des formules de raisonnement, où la plupart de ses contemporains mettaient une confiance illimitée : il distingue l’enchaînement des vérités d’avec celui des termes qui en sont les signes ; et, si le vrai se rencontre dans la conclusion du syllogisme, il s’y rencontre, selon lui, par accident, et, parce qu’il était présent tout d’abord sous les paroles des prémisses. Il laisse l’art de raisonner, relégué sous le nom de dialectique, au second degré du trivium : et il le compare, suivant le système d’analogies précédemment indiqué, à la deuxième planète, Mercure ; parce que Mercure est le plus petit des astres, et celui qui se voile le plus complètement sous les rayons du soleil, comme la dialectique est, de toutes les sciences, celle qui est réduite aux plus étroites proportions et qui se dérobe le plus volontiers sous les voiles spécieux du sophisme.

Enfin, par une amère ironie, il fait, de cette science, celle des esprits pervers, et du diable un logicien. Cependant les sages préceptes qui doivent modérer les labeurs de la pensée ne lui ont point échappé : mais il les rassemble avec l’étude des phénomènes intellectuels d’où ils dérivent, avec la psychologie et l’anthropologie tout entière, sous la dénomination de morale. En effet, le point de vue pratique est celui auquel toutes ses tendances le ramènent. La morale, à ses yeux, est l’ordonnatrice de l’entendement humain : elle en règle l’économie, elle y prépare la place, elle y ménage l’accès des autres sciences, qui ne sauraient exister sans elle ; de même que la justice légale, ordonnatrice des cités, y protège la culture des arts utiles. Et comme c’est dans la morale que se révèle l’excellence de la philosophie, c’est d’elle aussi qu’en résulte la beauté : car, la beauté, c’est l’harmonie, et la plus complète harmonie d’ici-bas est celle des vertus : du plaisir qui s’éprouve à les connaître, résulte le désir de les pratiquer ; et ce désir refoule les passions, brise les habitudes vicieuses, et produit la félicité intérieure qui accompagne toujours l’exercice légitime de l’activité de l’âme. De là ces attitudes, tour à tour humbles et courageuses, que prendra le véritable sage ; de là cette docilité, cette simplicité qu’il requerra de son disciple, cette horreur de toute souillure, et cette lutte avec la volupté dont il découvrira la secrète corruption. De là les vérités morales considérées comme le plus bel héritage que laissèrent au monde ceux qui, par le raisonnement, descendirent au fond des choses. De là cette maxime enfin que certaines notions demeurent inabordables au génie, jusqu’à ce qu’il ait passé par les flammes de l’amour.

4 ces idées, sur le point de départ et le but de la philosophie, devaient influer sur le choix d’une méthode. Si, dans la législation de l’intelligence, l’initiative appartient à Dieu ; s’il agit par la grâce, et que son premier ouvrage en nous soit la foi ce n’est donc point dans un doute méthodique imaginaire que la raison trouvera la condition de son progrès. Toutes vérités lui ont été implicitement données par la voie d’un enseignement supérieur ; elle n’a plus qu’à les dégager de la confusion, de l’erreur, et de l’incertitude : elle ne cherche pas, elle constate ; elle ne se propose pas des problèmes à résoudre, mais des théorèmes à démontrer ; ses conclusions sont des réminiscences ; elle procède par synthèse. D’une autre part, si le génie du poète méprise les alliances d’une logique ordinaire, s’il passe sans efforts de l’étude du monde à celle de la nature, et de l’étude de la nature à celle de l’humanité, c’est que ces divers ordres d’idées lui paraissent corrélatifs. L’homme en particulier, est vraiment pour lui un microcosme, un résumé de la création, et une image du créateur ; chaque instant de sa vie devient le résultat de ses jours écoulés et l’ombre de son existence future. Dès lors, toute la science ne semble plus qu’une suite d’équations hardies et de rapides déductions : tout s’y explique par voie de rapprochement, de comparaison ; les êtres y sont considérés dans leur réalité vivante et concrète, et l’abstraction ne se montre plus qu’à de lointains intervalles. Enfin, puisque l’utilité pratique est le terme de toutes ses investigations ; puisqu’il y a empressement, impatience d’agir ; puisque l’étude elle-même est présentée comme une obligation morale, et la science comme un devoir ; il ne faudra pas s’étonner si toutes les connaissances obtenues viennent se classer sous la notion du bien et du mal. Il y aura un ensemble de doctrines qui comprendra le mal d’abord, puis le mal en lutte ou en rapport avec le bien, enfin le bien lui-même, dans l’homme, dans la société, dans la vie à venir, dans les êtres extérieurs, aux influences desquels la nature humaine est soumise. Le monde invisible sera pris pour théâtre principal de ces explorations, parce que, là seulement, les problèmes du monde visible ont leur solution définitive ; là se contemplent face à face les substances et les causes admises ici-bas sur la foi de leurs phénomènes et de leurs effets. Ainsi, les conceptions savantes de la raison entreront, comme d’elles-mêmes, dans le cadre poétique donné par la tradition religieuse : enfer, purgatoire, et paradis.

Une semblable méthode pourrait offrir, au premier aspect, toutes les apparences du paralogisme. Car, si elle fait du travail intellectuel un précepte, d’où ressortira la preuve d’un tel précepte, sinon de ce travail même ? Elle monte et redescend à travers la suite des êtres ; elle conclut du temps à l’éternité, comme, du fond de l’éternité, elle aperçoit les choses du temps. Elle accepte a priori le dogme de la vie future ; elle en fait le point d’appui de cette étude tout entière, d’où elle devrait le déduire a posteriori . Il y a donc cercle, à l’origine de la pensée de Dante ; mais il n’y a pas cercle vicieux. Mais il y a un cercle pareil, à toutes les origines ; à celle de la certitude, en logique ; à celle des devoirs ; en morale, à celle des pouvoirs, en politique ; en littérature, à celle de la parole ; parce que, à toutes les origines, se rencontre celui qui est le commencement et la fin, Alpha et Omega, le cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *