Essai sur la philosophie de Dante (04)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1838.
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PREMIERE PARTIE CH. 3 : Caractères particuliers de la philosophie italienne

1 trois choses inséparables, le vrai, le bien, et le beau, sollicitent l’âme de l’homme à la fois par le sentiment de leur absence actuelle et par l’espoir d’un rapprochement possible. Le désir du bien fut la première préoccupation des premiers sages, et la philosophie, à son origine, ainsi que son nom le témoigne (…), fut l’oeuvre de l’amour.

Mais, le bien ne pouvant se faire sans être d’abord perçu comme vrai, la pratique incertaine appela le secours de la spéculation : il fallut étudier les êtres, pour déterminer les lois qui les unissent.

On ne pouvait approcher du vrai, sans être frappé de sa splendeur, qui est le beau ; l’harmonie des êtres, se réfléchissant dans les conceptions des savants, devait se reproduire dans leurs discours. La philosophie des premiers temps fut donc morale dans sa direction, et poétique dans sa forme.

Telle, au sein de l’école pythagoricienne, elle apparut pour la première fois en Italie. Alors, les villes lui demandèrent des lois ; et, plus tard, les métaphysiciens d’élée et Empédocle D’Agrigente chantèrent les mystères de la nature dans la langue des dieux. -puis, Rome fut, et comme son nom l’annonçait (…), Rome fut la force ; et cette force, mise en action, devint l’empire du monde. Le peuple romain devait donc être doué surtout du génie de l’action. Cependant, le sentiment de l’art ne lui manquait pas non plus : il fallait d’harmonieuses paroles à sa tribune, des chants à ses triomphes.

Lors donc que, dans ses murs, il accueillit la philosophie, c’est que l’étrangère se présenta sous les auspices de Scipion et d’Ennius, s’engageant ainsi à servir et à plaire ; et, depuis, elle ne cessa pas de se prévaloir du patronage commun des hommes d’état et des poètes.

Elle visitait la retraite de Cicéron, accompagnait Sénèque dans l’exil, mourait avec Thraséas, dictait à Tacite, régnait avec Marc-Aurèle, et s’asseyait dans l’école des jurisconsultes qui ramenaient toute la science des choses divines et humaines à la détermination du bien et du mal. Elle avait convié à ses leçons Lucrèce, Virgile, Horace, Ovide, et Lucain. Les systèmes de Zénon et d’Épicure, prompts à se résoudre en conséquences morales, les traditions de Pythagore empreintes d’une ineffaçable beauté, obtinrent seules vraiment le droit de cité romaine. -le christianisme vint féconder de nouveau le sol italien, que tant d’illustres enfantements semblaient devoir épuiser. Après Panthénus, l’abeille de Sicile et le premier fondateur de l’école chrétienne d’Alexandrie ; après Lactance et saint Ambroise, le génie énergique et artistique des anciens romains revécut, au sixième et au septième siècles, dans deux de leurs plus nobles descendants, Boëce et saint Grégoire.

L’un, martyr du courage civil, sut prêter à la philosophie un langage harmonieusement consolateur ; l’autre, infatigable pontife, laissa pour monuments, dans l’histoire de l’esprit humain, ses livres admirables sur les divines écritures, et le système de chant demeuré sous son nom. -aux derniers temps, le soleil italien ne cessa pas de luire sur des générations de philosophes, moralistes, jurisconsultes, publicistes, et de poètes qui se firent honneur de philosopher. C’est Marsile Ficin, confondant en son enthousiasme néo-platonique la science, l’art, et la vertu ; c’est Campanella, rêvant une cité idéale ; Machiavel, qu’il suffit de nommer ; Vico et Gravina, sondant les bases de la société ; Beccaria, Filangieri, et les économistes du dix-huitième siècle. C’est aussi Pétrarque, descendant couronné du capitole pour aller méditer à la clarté de sa lampe solitaire  » les remèdes de l’une et de l’autre fortune  » ; Tasse se reposant des combats de la Jérusalem délivrée dans d’admirables dialogues ; et, s’il est permis de citer des célébrités plus récentes et non moins chères, Manzoni et Pellico.

Il existe donc, au-delà des Alpes, une philosophie antique, fidèle à son double caractère, et, par conséquent, nationale : car la permanence des idées, qui fait la personnalité chez les individus, constitue aussi la nationalité parmi les populations. Il existe une philosophie italienne qui a su maintenir, dans leur primitive alliance, la tendance morale et la forme poétique ; soit que, sur cette terre bénie du ciel, en présence d’une nature si active et si suave, l’homme aussi apporte dans l’action plus de vivacité et plus de bonheur ; soit qu’un dessein d’en haut ait ainsi fait l’Italie pour être le siège principal du catholicisme, en qui devaient se rencontrer une philosophie excellemment pratique et poétique, les idées réunies et réalisées du vrai, du bien, et du beau.

2 au moyen âge, la philosophie italienne n’était ni moins florissante, ni moins fidèle à son double caractère. à la fin des siècles barbares, le b Lanfranc et saint Anselme, sortis de Pavie et d’Aoste pour aller prendre possession l’un après l’autre du siège primatial de Cantorbéry, inaugurèrent, dans l’Europe septentrionale, les études régénérées. Le lombard Pierre fut porté, par l’admiration universelle, de sa chaire de professeur à l’évêché de Paris. Pendant que Jean Italus faisait honorer son nom dans l’école de Constantinople, Gérard De Crémone, fixé à Tolède, interrogeait la science des arabes, et apprenait aux espagnols à s’enrichir des dépouilles scientifiques de leurs ennemis. Bologne avait été le siège d’un enseignement philosophique qui ne manqua pas d’éclat, avant de voir commencer ces leçons de jurisprudence qui la rendirent si célèbre. La logique et la physique ne cessèrent point d’y être assidument professées au treizième siècle. Padoue n’avait rien à envier à sa rivale. Milan comptait près de deux cents maîtres de grammaire, de logique, de médecine, et de philosophie. Enfin, la renommée des penseurs de la péninsule était si grande dans toutes les provinces du continent, qu’elle servait à expliquer l’origine des doctrines nouvellement apparues, et qu’Arnaud De Villeneuve, par exemple, passait pour l’adepte d’une secte pythagoricienne disséminée dans les principales villes de la Pouille et de la Toscane. -mais la vigueur exubérante de la philosophie italienne se manifeste surtout dans la mémorable lutte qui s’engagea, et qui, analogue à celle du sacerdoce et de l’empire, continua pendant plus de deux cents ans entre les systèmes orthodoxes et les systèmes hostiles. Il y aurait peut-être le sujet d’intéressantes investigations à faire dans les doctrines des fratricelles, de Guillelmine de Milan, des frères spirituels, où la communauté absolue de corps et de biens, l’émancipation religieuse des femmes, la prédication d’un évangile éternel, rappelleraient les tentatives modernes du saint-simonisme. Mais, en se restreignant aux faits purement philosophiques, on en rencontre de plus surprenants encore. Dès l’année 1115, les épicuriens étaient assez nombreux à Florence pour y former une faction redoutée, et pour provoquer des querelles sanglantes : plus tard, le matérialisme y apparaissait comme la doctrine publique des gibelins. Les petits-fils d’Averrhoës furent accueillis, à la cour italienne des Hohenstaufen, en même temps qu’une colonie sarrasine était fondée à Nocera, et faisait trembler Rome. Frédéric Ii ralliait autour de lui toutes les opinions perverses et semblait vouloir constituer une école antagoniste de l’enseignement catholique. Cette école, quelque temps réduite au silence après la chute de la dynastie qui l’avait protégée, reprit des forces lorsqu’un autre empereur, Louis De Bavière, descendit des Alpes pour aller recevoir la couronne des mains d’un anti-pape. Alors Pétrarque, en citant dans ses discours saint Paul et saint Augustin, excitait un sourire dédaigneux sur les lèvres des savants qui l’entouraient, adorateurs d’Aristote et des commentateurs arabes.

Ces théories irréligieuses étaient pressées de se réduire en voluptés savantes : elles eurent des poètes pour les chanter. La vérité toutefois ne demeura point sans défenseurs : pour elle furent suscités deux hommes que nous avons déjà rencontrés parmi les plus grands de leur âge, saint Thomas D’Aquin et saint Bonaventure, qu’il faut rappeler ici comme deux gloires italiennes. Moralistes profonds, ils furent encore poétiquement inspirés, l’un, quand il composa les hymnes qui devaient un jour désespérer Santeuil ; l’autre, lorsqu’il écrivit le cantique traduit par Corneille.

Aegidius Colonna combattit aussi l’averrhoïsme de cette même plume qui traçait des leçons aux rois ; Albertano De Brescia publia trois traités d’éthique en langue vulgaire. Il faudrait citer encore Jacques De Ravenne, Alexandre D’Alexandrie, et d’autres que leur époque célébra, et qui ont éprouvé ce qu’il y a de trompeuses promesses dans les applaudissements des hommes.

Mais, de toutes les cités assises au pied de l’Apennin, aucune ne put s’enorgueillir d’une plus heureuse fécondité que la belle Florence. Déchirée par les guerres intestines, si elle enfantait dans la douleur, elle se donnait des enfants immortels.

Sans compter Lapo Fiorentino, qui professa la philosophie à Bologne, et Sandro De Pipozzo, auteur d’un traité d’économie dont le succès fut populaire, elle avait vu naître Brunetto Latini et Guido Cavalcanti. Brunetto, notaire de la république, avait su, sans faillir à ses patriotiques fonctions, servir utilement la science ; il avait traduit en italien la morale d’Aristote ; il rédigea, sous le titre de trésor, une encyclopédie des connaissances de son temps, et donna, dans son tesoretto, l’exemple d’une poésie didactique où ne manquait ni la justesse de la pensée, ni la grâce de l’expression. Guido Cavalcanti fut salué le prince de la lyre : un chant, qu’il composa sur l’amour, obtint les honneurs de plusieurs commentaires, auxquels les théologiens les plus vénérés ne dédaignèrent pas de mettre la main. Il aurait été admiré comme philosophe, si son orthodoxie fût demeurée irréprochable. C’était assez de deux citoyens de ce mérite pour honorer une ville déjà fameuse : un troisième pourtant était proche, qui les allait faire oublier.

3 la philosophie du treizième siècle devait donc demander à l’Italie le poète dont elle avait besoin ; mais l’Italie devait le donner marqué de l’empreinte nationale, pourvu avec une égale libéralité des facultés contemplatives et des facultés actives, non moins éminemment doué de l’instinct moral que du sentiment littéraire. Il fallait trouver, quelque part, une âme en qui ces dispositions, harmonieusement unies par la nature, fussent développées encore par les épreuves d’une vie providentiellement prédestinée, et qui, impressionnable à l’action du dehors, eût toutefois l’énergie nécessaire pour rassembler ses impressions et produire à son tour.

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