Essai sur la philosophie de Dante (02)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1838.
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PREMIERE PARTIE CH. 1 : situation religieuse, politique, intellectuelle de la chrétienté du XIIIe au XIVe siècle ; causes qui favorisèrent le développement de la philosophie.

La providence divine et la liberté humaine, ces deux grandes puissances dont le concours explique l’histoire, s’accordent quelquefois pour mettre plus solennellement la main à l’oeuvre et pour faire toutes choses nouvelles. Alors, les tendances unanimes et spontanées, qui sont parmi la multitude comme des manifestations de la volonté de Dieu, changent de direction. Les institutions sociales, qui sont l’expression d’un développement obtenu des facultés de l’homme, cèdent sous l’effort d’un développement ultérieur. Ces époques sont appelées époques de transition. Il s’en rencontre une, au moyen âge, depuis le milieu du XIIIe jusqu’au delà des premières années du XIVe siècle.

1 en ce temps-là, l’église elle-même, immuable dans l’accomplissement de ses destinées éternelles, dut modifier son action sur les affaires temporelles de la chrétienté. Si, deux fois encore, elle descendit dans l’arène ; si elle combattit contre Frédéric II et Philippe le bel, pour la défense des libertés générales, la seconde fois, en présence des malheurs de son chef, Boniface VIII, elle jugea que d’autres temps étaient venus. Elle commença dès lors à se démettre de la tutelle politique qu’elle avait exercée sur les peuples enfants, devenus désormais assez forts pour défendre eux-mêmes leur cause. Elle se retira lentement dans le domaine spirituel. Quatre conciles œcuméniques : un de Latran, deux de Lyon, un de Vienne, rassemblés en moins de cent années, avaient déjà étendu l’intelligence des dogmes, resserré la discipline, pourvu à la réforme des moeurs.

Quatre ordres religieux nouvellement institués, ceux de saint-Dominique et de saint-François, les augustins, et les pères de la merci, multiplièrent, sur tous les points qu’ils parcoururent, les lumières de l’instruction et les oeuvres merveilleuses de l’amour. La pensée religieuse plana moins souvent sur les champs de bataille et dans les conseils des princes, mais elle vint s’asseoir plus intime au foyer des familles, elle pénétra plus avant dans la solitude des consciences. Elle y forma des vertus qui furent couronnés de l’auréole des saints. Il est peu de siècles qui aient tant peuplé les autels.

D’un autre côté, sur les plages de l’Afrique, échouaient deux croisades, suprêmes et héroïques efforts de la chrétienté pour sortir de ses frontières européennes. Il lui fallait défendre ces frontières mêmes au nord contre les hordes mongoles, les recouvrer au midi sur les maures. Satisfaite de conserver son indépendance au dehors, elle employa désormais ses forces au dedans. à l’ère glorieuse des conquêtes succéda l’ère laborieuse de l’organisation politique. Le saint empire romain, déshonoré par les crimes des Hohenstaufen, perdait les hommages de ses plus illustres feudataires et ses vieux titres de suprématie universelle. échappées à la centralisation dont il les avait menacées, les nationalités nouvelles s’établissaient, se dégageaient les unes des autres, se disputaient leurs limites, non sans des guerres nombreuses, non sans de fréquentes tentatives diplomatiques qui furent les premiers rudiments du droit international.

-l’aristocratie féodale cessait d’être ce pouvoir exclusif, devant lequel plusieurs générations s’étaient silencieusement inclinées. Elle dut entrer en lutte ou en négociations avec la royauté, qui se séparait d’elle ; avec le clergé et le peuple, qui réclamaient énergiquement leurs franchises. Sous les noms d’états, de parlements, de diètes, de cortès, des assemblées représentatives existèrent, où les trois ordres paraissaient comme les gardiens des intérêts moraux, militaires, industriels, des nations. Mais surtout le tiers-état, issu de l’émancipation des communes, grossi par l’affranchissement d’un grand nombre de serfs, ingénieux à entretenir dans ses rangs cette union qui fait la force, habile à s’allier avec les pouvoirs plus anciens que lui, agrandissait progressivement la place qui lui était faite dans le droit public reconstitué. -les coutumes locales et arbitraires cédaient à l’autorité générale des ordonnances des princes, à l’autorité savante de la jurisprudence romaine. Les lois nouvellement codifiées s’exécutèrent par le ministère d’une magistrature sédentaire, et qui admit des roturiers dans ses tribunaux. De ce moment, devait dater la renaissance du droit civil.

De pacifiques révolutions s’accomplissaient aussi dans l’empire de la pensée. La théologie dominait encore les sciences, mais elle les voyait sans jalousie grandir autour d’elle. Les voyages de Marco Polo, les missions de quelques pauvres religieux à travers les déserts de l’Asie septentrionale, les vaisseaux génois poussés par les vents aux rivages des Canaries avaient reculé les bornes de la terre connue. La découverte de la boussole, des lunettes, de la poudre à canon, faisait pressentir, dans la nature, des forces inaperçues jusque là. De toutes parts s’ouvraient des écoles, variées, spéciales, comme celles de Salerne et de Montpellier, pour la médecine ; de Pise, pour la jurisprudence. Dans les principales provinces du monde chrétien s’élevaient des universités vraiment dignes de ce nom, par le caractère encyclopédique de leur enseignement, et par la multitude des étudiants qu’elles attiraient des contrées les plus lointaines. Paris en avait donné le premier exemple. Oxford, Bologne, Padoue, Salamanque, Naples, Upsal, Naples, Lisbonne, et Rome, l’imitèrent avant qu’un siècle fût passé. – les progrès des arts avaient été encore plus rapides. Le temps des grandes inspirations synthétiques n’était déjà plus : celui des travaux analytiques commençait. Aux épopées chevaleresques et aux poèmes lyriques qui s’étaient chantés succédait une poésie amie de l’allégorie et de la satire, didactique, souvent pédantesque, et qui, abandonnée de la musique, ne gardait plus que le rythme.

La prose, à son tour, dérobait la parole écrite aux lois du rythme, pour l’assujettir aux seules règles d’une grammaire encore incertaine. Elle faisait ses premiers et timides efforts dans les recueils de lois et les histoires, et fixait le caractère des langues modernes. Il en était de même des arts du dessin.

L’architecture, après avoir atteint la plus haute perfection possible du style gothique, tenta d’acquérir en richesse ce qu’elle perdait peut-être en pureté. La peinture et la sculpture, abritées sous son ombre, asservies à ses dispositions, traitées jusqu’ici comme de simples dépendances, ne se contentaient plus d’animer les vitraux et de donner une population aux niches des basiliques ; elles essayaient leurs premières compositions originales dans les fresques dont se couvrirent les murs, et dans la décoration des tombeaux. -enfin, le commerce qui, à la faveur des croisades, avait étendu le cercle de ses entreprises maritimes, s’occupait maintenant d’explorer les voies de terre et de multiplier les entrepôts. L’industrie manufacturière prospérait dans les cités, à l’ombre des libertés municipales. Et la transformation du servage en vasselage encourageait l’agriculture, comme autrefois le changement de l’esclavage en servage l’avait régénérée.

Au milieu de ces formes mobiles de l’activité humaine, l’une des plus excellentes, la philosophie, ne pouvait demeurer stationnaire. Le bruit du monde extérieur devait parvenir jusque dans les plus profondes solitudes, détourner le cours et prolonger la durée des méditations les plus sérieuses.

Les âmes généreuses ne veulent pas rester au dessous des faits dont elles sont témoins, et les grands événements provoquent les grandes conceptions.

Mais le mouvement qui s’opérait était un mouvement de retraite et d’organisation intérieure, où les éléments étrangers, jusque là confondus, se dégageaient ; où s’attiraient des éléments homogènes, jusque là séparés. Ce mouvement, en se reproduisant dans la philosophie, se résolvait en réflexion, abstraction, recomposition, c’est-à-dire, dans les actes même qui la constituent. Ainsi les efforts du siècle portaient sur elle et déterminaient l’exercice de toutes ses forces.

2 les hommes vinrent aider aux circonstances.

Ce furent d’abord les souverains pontifes. Innocent IV, dont l’indomptable courage domina le XIIIe siècle, voulut régner aussi par l’intelligence.

Obligé de fuir de ville en ville et d’abriter sa tête sous des toits étrangers, il emmenait avec lui, comme le seul ornement de son exil, un cortège de savants qui formaient une université tout entière. Plus tard, étendant sa sollicitude à toutes les écoles des royaumes chrétiens, il s’alarmait d’y voir la foule, empressée autour des chaires de jurisprudence, déserter les leçons de philosophie. Il s’efforçait de réconcilier les esprits avec cette étude ; il y rattachait même les intérêts, en décidant qu’elle serait un préliminaire indispensable pour parvenir aux honneurs et aux bénéfices ecclésiastiques.

Urbain IV ordonna qu’à Rome et sous ses yeux la physique et la morale fussent enseignées par saint Thomas D’Aquin. Lui-même, chaque jour après son repas, faisait agiter entre ses cardinaux des disputes philosophiques auxquelles il aimait à prendre part.

Cette honorable familiarité consolait la science et lui faisait oublier les superbes mépris des histrions dorés et des ignorants bardés de fer. Sur le trône papal et en la personne de Clément IV, Roger Bacon trouva l’unique protecteur de ses travaux incompris. D’autres enfin, ne portèrent pas seulement sous la tiare des dispositions bienveillantes, mais un mérite scientifique personnel et une renommée justement acquise : tels furent Pierre De Tarentaise, orateur, canoniste, et métaphysicien, qui prit le nom d’Innocent V ; et Jean XXI, plus connu sous le nom de Pierre l’espagnol, qui fut l’auteur d’une logique reçue avec une approbation unanime, et demeurée longtemps classique.

Parmi les princes temporels, plusieurs imitèrent ces exemples. Ce fut d’abord Frédéric II, empereur d’Allemagne, qui ceignit quatre couronnes, dont le règne ne fut qu’une guerre de quarante ans, législateur et tyran tour à tour : vandale sous ses tentes en Lombardie, voluptueux sultan dans ses harems de Pouille et de Sicile, il fut aussi troubadour quelquefois, et souvent philosophe.

Durant les heures de loisir qu’il passait dans sa riche bibliothèque, des manuscrits grecs ou arabes s’étaient souvent déroulés sous ses mains. Il en voulut doter l’Europe ; et, dans un manifeste rédigé par son chancelier Pierre Des Vignes, il annonça la traduction de plusieurs ouvrages, et spécialement des écrits d’Aristote. Ce magnifique présent fait à la science marqua une époque mémorable dans ses annales. Elle ne rencontra pas moins de faveur auprès du roi Robert de Naples, loué après sa mort comme un sage consommé ; auprès d’Alphonse de Castille, qui mérita le titre de savant ; et jusqu’à la cour d’Angleterre, où la foule adulatrice se pressait aux leçons de Duns Scott. Mais, nulle part mieux qu’en France, la royauté ne sut s’honorer par l’influence qu’elle exerça sur la culture de l’entendement humain. Il serait long de tout redire : saint Thomas D’Aquin convié à la table de saint Louis, et le monarque faisant écrire par ses secrétaires les soudaines inspirations du docteur ; Vincent De Beauvais, admis en qualité de docteur dans l’intimité du même prince ; la Sorbonne fondée ; Philippe-Le-Hardi, donnant pour précepteur à son fils le célèbre Égidius Colonna. Il suffit de rappeler que les bienfaits de nos rois firent la prospérité de l’université de Paris. Ils l’environnèrent de ce prestige qui attirait sur ses bancs quarante mille élèves de toutes les nations, captivait dans ses chaires les plus illustres étrangers, et la rendait digne d’être saluée, par les papes, comme la source de la vérité, comme le foyer de toutes les lumières. En sorte qu’en se plaçant, au XIIIème siècle, sur l’humble colline de Sainte-Geneviève, on voit venir tributaires à ses pieds toutes les gloires intellectuelles du monde catholique ; on entend s’agiter les innombrables questions soulevées dans la controverse ; on découvre au loin les évolutions des esprits : on peut, de ce point de vue, embrasser toute l’histoire de la philosophie contemporaine.

La puissance spirituelle et la puissance séculière si souvent armées l’une contre l’autre, s’accordaient donc dans leur action sur les travaux de la pensée. Toutes deux assuraient aux études consciencieuses sécurité, liberté, loisir. Toutes deux surtout, en donnant à l’enseignement une consécration publique, lui imposaient l’abnégation des rivalités personnelles, et le formaient à des habitudes graves et conciliantes.

3 un des effets les plus signalés de cette protection des grands était la multiplication plus rapide des livres et des traductions ; l’accès rendu chaque jour plus facile des connaissances de l’antiquité et des doctrines orientales. Les derniers écrivains échappés aux ruines de Rome avaient été, avec l’Organon d’Aristote et les livres de saint Denis l’aréopagite, les seuls initiateurs des premiers scolastiques. Plus tard, les croisades avaient familiarisé les latins avec les langues de la Grèce et de l’Orient. Les oeuvres de saint Jean Damascène furent traduites ; Platon eut un commentateur ; et Guillaume, abbé de saint-Denis, rapporta de Constantinople des manuscrits, parmi lesquels se rencontrèrent la physique, la métaphysique, et la morale d’Aristote. Déjà les versions du moine Constantinus Afer, et l’Alcoran, traduit sous les auspices de Pierre-Le-Vénérable, avaient fait connaître les doctrines arabes, lorsque parut le livre de Causis, où se trouvaient résumées les idées d’Alpharabi, d’Avicenne, et d’Algazel. Mais ce fut surtout vers le temps qui nous occupe que l’hellénisme et l’orientalisme intervinrent, avec un déploiement de forces inattendu, dans les destinées philosophiques de l’Occident. La diversité des idiomes n’était plus un obstacle pour un âge qui avait vu la conquête de l’empire byzantin et l’invasion de l’Égypte par les armées françaises.

Gérard De Crémone et Hermangard de Biais transportèrent en langue latine les ouvrages d’Avicenne et d’Averrhoës. Moïse Maimonide fit connaître à la fois les travaux des docteurs musulmans et les rêveries de la kabbale juive. En même temps, l’Almageste de Ptolémée, le Timée de Platon, les livres de Proclus, et d’autres encore, moins renommés, trouvèrent des interprètes. Mais surtout la fortune d’Aristote fut grande : ses oeuvres, déjà traduites sur des versions arabes, le furent de nouveau sur le texte original. à la traduction, exécutée par ordre de Frédéric Ii, en succéda une autre, qu’entreprit Guillaume De Morbeka par les conseils de saint Thomas D’Aquin et peut-être par la volonté d’Urbain IV. Quelques traités passèrent même jusque dans les idiomes vulgaires. L’opposition, d’abord menaçante, de l’université de Paris, qui avait obtenu dans un concile provincial la condamnation des doctrines péripatéticiennes, avait été modérée par la sagesse du pape Grégoire IX.

Elle dut bientôt admettre des exceptions ; puis elle se prêta à une tolérance générale, et finit par s’effacer devant l’exemple des docteurs les plus vénérés qui couvrirent le Stagirite de leur manteau et le firent entrer avec eux, non plus sur le seuil, mais jusqu’au centre même de l’école. Au commencement du XIVe siècle, l’antiquité et l’orient reçoivent, en quelque sorte, une solennelle hospitalité dans la république chrétienne, quand, au concile de Vienne, il est ordonné d’établir, dans les quatre universités principales et au lieu où la cour romaine séjournera, des chaires d’hébreu, de chaldéen, d’arabe, et de grec. Cette autorité, accordée aux anciens et aux arabes, n’était point tyrannique en son principe ; elle était due à une longue série d’hommes laborieux, quelquefois inspirés d’une manière sublime, et qui représentaient la tradition savante de l’humanité. Si cette tradition ne peut être acceptée sans examen, elle ne saurait non plus être négligée sans imprudence. C’est dans une économie sagement ménagère de l’expérience du passé pour les besoins de l’avenir, que réside le secret du progrès scientifique des générations. Et malheur aux générations solitaires, qui, n’ayant point reçu l’héritage de l’enseignement, ou l’ayant répudié, sont contraintes de recommencer, faibles et mortelles, l’oeuvre des siècles !

Ainsi, tandis que les événements contemporains communiquaient à la philosophie un mouvement durable, et que le bon vouloir des hommes puissants lui donnait une direction, l’apparition des doctrines anciennes et étrangères lui marquait le point de départ.

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