Aumônes pour notre Saint-Père le Pape Pie IX

Francisco Javier Fernández ChentoArticles de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1849 · La source : Œuvres complètes T. 7 (ed 1855-1865).
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Le signe que nous attendions est venu rompre un silence bien long pour nous, et nous permettre de répéter un appel qui devait s’élever de tous côtés en même temps, afin que personne n’y reconnût la voix des partis.

Au moment où la France apprit l’ingratitude de Rome et Fexil de Gaëte, tous les cœurs s’émurent, tous les yeux se tournèrent vers le pontife dont l’Europe, entière admirait la sainteté et la sagesse ; et non-seulement ceux qui croient, mais beaucoup de ceux (pii ont le malheur de ne pas croire, tou­chés d’une si auguste infortune, auraient voulu mettre à ses pieds leurs biens et leurs vies.

Les jours écoulés n’ont rien fait pour calmer l’émotion des premiers moments : la grande injus­tice dure encore, et les besoins se sont multipliés. Pie IX, qui le lendemain de son avènement avait fait vendre la moitié des chevaux de ses écuries, qui épuisait son patrimoine en charités, n’avait pas attendu l’heure de l’épreuve pour se dépouiller d’un luxe désormais inutile. Tous ceux qui ont eu l’honneur de l’approcher savent combien il lui coû­terait peu de retourner aux filets de saint Pierre ou à l’obscurité des catacombes; et il n’y a pas longtemps qu’on lui entendait dire « qu’il remer- « cicrait Dieu, tant qu’on lui laisserait une besace a et un bâton avec la liberté de parcourir la terre « en bénissant les peuples sur son chemin. » Mais au-dessous du souverain pontife, il faut voir toutes les grandes administrations de l’Eglise, le consis­toire, la propagande, la pénitenccrieel tant d’autres

dont les actes sont gratuits, les charges immenses, les revenus taris, dont les ressources naturelles seraient perdues pour longtemps, lors même que l’autorité pontificale ne tarderait pas à rentrer dans Rome, et qui, interrompues dans leur exercice, jetteraient le trouble dans toutes les affaires reli­gieuses de la chrétienté. D’ailleurs, quand l’Etat romain se trouve sous le poids de tant de difficultés, il n’est pas juste de lui laisser supporter tout ce qu’a de dispendieux le gouvernement des con­sciences par toute la terre.

Sans doute l’hospitalité de Naples et la bienfai­sance de l’Espagne ont pourvu aux premières né­cessités; mais il ne convient ni à l’honneur de la France, ni à la dignité de la République, de souf­frir que la papauté soit pensionnaire des couronnes étrangères. La France, qui a pourvu depuis onze cents ans à la liberté du souverain pontificat, en lui donnant un domaine temporel, dont les rois allaient tenir l’étrier d’Alexandre III et d’Inno- eent IV, quand ces grands proscrits fuyaient aussi devant les Gibelins de leur siècle, la France ne peut oublier ni ses droits ni ses devoirs. Si le malheur des temps et les intrigues des factions ne permettent pas au pontife de venir nous demander un asile dont les passions politiques abuseraient ; si Pie IX , retenu d’ailleurs par l’espoir du prochain repentir de son peuple, ne vient pas à nous, par nos aumônes nous irons à lui. Nous ferons voir au monde et à l’Italie, qui a besoin de cette leçon, que la passion de la liberté n’a étouffé dans nos cœurs ni la foi, ni la justice, ni la reconnaissance. Nous rendrons cet hommage au pontife libérateur, dont le malheur présent n’est pas moins l’ouvrage des ennemis de ses réformes que des ennemis de son autorité. Surtout nous rendrons ce service à l’indé­pendance de l’Eglise ; nous rendrons à Pie IX cette liberté à laquelle il réduit ses désirs, et que la diplomatie européenne ne lui reconnaît pas, d’aller où il lui plaît et de bénir comme il veut. Les offrandes du monde catholique, qui rachetèrent autrefois tant de prisonniers, délivreront le souve­rain pontificat des partis qui voudraient en faire l’instrument d’une nationalité, comme des rois qui voudraient en faire l’étai de leurs trônes. Nous au­rons prouvé qu’il n’y a pas une terre catholique, si calomniée qu’elle soit, qui ne puisse donner au vicaire de Jésus-Christ le pain et le vin du sacri­fice, et que l’Église, ce pouvoir spirituel, se joue des entraves financières auxquelles une politique matérialiste assujettit les empires.

Enfin nous ferons un acte de foi. Au temps des guerres saintes, quiconque prenait l’épéc pour la délivrance de Jérusalem mettait la croix sur sa poitrine. Ceux qui veulent la mettre sur leur front s’engageront dans cette croisade pacifique. Les jours où nous vivons sont difficiles, l’avenir obscur, les questions politiques capables d’armer toutes les passions et de troubler la prévoyance des plus fermes esprits. Mais au milieu de cette lutte des opinions politiques, c’est un fait considérable qu’aucune doctrine philosophique, aucune doctrine religieuse n’ait prétendu à la conquête des âmes, et que le Christianisme soit resté seul sans contra­dicteurs dans un temps qui a tout contredit. Jamais la foi ne s’est montrée plus forte qu’au milieu des ruines de 1848, de même que nos cathédrales pa­raissent plus grandes que jamais quand on démolit ces constructions, qui semblaient les soutenir et qui ne faisaient que cacher la solidité de leurs mu­railles. L’exilé de Gaëte a déjà reçu plus d’hom­mages sur ce rocher solitaire que les plus glorieux de ses prédécesseurs sous les voûtes dorées du Va­tican. Nos offrandes sont comme autant d’adhé­sions, comme autant de pierres ajoutées à ce fon­dement éternel de la foi. Debout sur le piédestal que nous aurons élargi, Pie IX paraîtra aux yeux de la postérité comme la plus grande image de l’inébranlable autorité du Christianisme, comme on voit dans les mosaïques des vieilles églises ro­maines le Christ debout sur le rocher, et disant aux faibles : Ne craignez pas, j’ai vaincu le monde.

Ego vici munduni.

A Dieu ne plaise que nous ayons l’ambition de mesurer aux faibles sommes que nous recueillerons la piété de la France ! Le plus grand nombre des offrandes ira se cacher avec l’obole de la veuve dans le tronc des.paroisses. Mais à côte de l’obole secrète que Dieu aime, il est bon qu’on voie la protestation éclatanle qui instruit les hommes. Il est juste qu’une réparation solennelle efface la trace de l’injure pu­blique. Il est honorable que des fils veuillent être nommés à leur père et qu’ils lui disent : « Très- saint Père, il y a plusieurs mois qu’aux premiers nuages qui troublèrent la sérénité de vos années, nous ne voulions pas prévoir vos douleurs futures, mais nous leur permettions d’avance un adoucisse­ment dans le respect et l’amour de tout l’univers. Puisque Dieu a permis pour votre gloire et pour notre enseignement que les mauvais jours, soient venus, très-saint Père, recevez l’aumône de la France ; recevez-la comme le Sauveur reçut les cinq pains et les deux poissons du jeune homme sur la montagne ; bénissez ce pain, rompez-le et qu’il se multiplie comme les besoins de l’Eglise. En tendant vers nous cette main que tant de lèvres ardentes ont baisée, vous nous donnerez bien plus, saint Père, que vous n’aurez reçu. Yous donnerez un grand exemple à cette société à laquelle on veut enseigner le mépris de l’aumône, l’abolition de la charité et la fraternité par la spoliation. Quand le représentant de N. S. Jésus-Cbrisl, et par consé­quent de tous les pauvres, dont Jésus-Christ est le chef, quand le libérateur des peuples, quand le glorieux Pie IX aura accepté l’aumône, qui donc la refusera? La bienfaisance catholique, réhabilitée en la personne d’un si grand Pontife, n’humiliera plus les indigents; elle ne trouvera plus déporté qui lui soit fermée; elle fera le tour des nations malades, guérissant leurs misères, mais bien plus encore leurs colères et leurs ressentiments. Et il se trouvera que Dieu, en vous conduisant peut-être dans l’exil pour renouveler la foi par le spectacle d’une autorité sans appuis terrestres, vous y avait aussi mené, très-saint Père, pour renouveler la charité, qui est le dernier secret de notre régéné­ration. »

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